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sur 5

1971, Cambodge. Dans l’indifférence quasi générale des capitales occidentales, les Khmers rouges, embrassant la cause des Nord-Vietnamiens, se dirigent vers Phnom Penh, dont la chute aura lieu quatre ans plus tard. François Bizot, ethnologue spécialiste des religions affecté sur différents sites en Indochine depuis le milieu des années soixante, se trouve alors dans un village à proximité d’Angkor. Pris dans les soubresauts de ce qui allait devenir une sanglante histoire (un quart de la population du pays fut massacré entre 1975 et 1979), il jette, a posteriori, sur la société de l’époque un regard mêlé de rage (envers les bourreaux et les Occidentaux) et de compassion (souvent envers ces mêmes personnes). Cette idée paradoxale, prenant en compte les contradictions que portent les hommes, vient généralement aux sages retirés du monde, aux chercheurs retirés de la vie ou aux hommes qui ont connu la guerre. Soit la juste distance pour estimer les événements qu’ils vécurent. Prisonnier durant trois mois dans un camp de détention, François Bizot subit humiliations, sévices, tortures physiques et psychologiques. Accusé d’être un agent de la CIA, il affronta, par le verbe (sa connaissance de la langue khmer et l’amour qu’il porte à ce peuple lui permirent de saisir très vite les enjeux du conflit), Douch, tortionnaire qui croira pourtant à son innocence et obtiendra sa liberté.

C’est l’une des empreintes que laisse ce livre de « raison ». On y rencontre des fous, certains inoffensifs, d’autres ayant une soif de sang inépuisable, tout en ayant le sentiment que la frontière entre ces deux états reste extrêmement ténue. Qu’un rien suffit à basculer de l’autre côté de la rampe. Que rares furent ceux qui purent résister à la machine idéologique mise en place. Mais aussi, sans doute, que la honte des crimes perpétrés contre les populations fut partagée. Folie des uns, lâcheté ou indifférence des autres… Les « Tribunaux de l’Histoire » ne tranchent pas complètement ces questions. Car cette guerre inattendue intéressait peu les Français, pas plus que les Américains, pourtant doués pour précipiter le chaos d’une nation. Elle fut déformée par toutes les propagandes. Une tragédie sur laquelle quelques intellectuels se sont plu, de loin, en touriste, par ignorance mais aussi pour leur propre petite satisfaction, à commettre des articles. Mais les horreurs qu’il ne fallait pas dévoiler, car elles perturbent trop les bonnes consciences, furent tues, ou repoussées d’un revers de main. Elles résonnent dans ce récit comme un chant douloureux. Vingt-cinq ans après les faits, François Bizot, acteur de cette tragédie, comme pour se libérer de cette obsession, livre quelques vérités qui ne seront pas du goût de tous. Sa probité (celle de son langage, de sa pensée, et de l’harmonie recherchée et, depuis, à jamais perdue) n’en donne que plus de valeur à son témoignage.