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2
sur 5

L’ambiguïté est tenace. Elle existe depuis que le roman est entré dans le vingtième siècle. Fréquemment, les inconditionnels d’un écrivain recherchent dans ses livres, l’air de rien, les traces d’une existence qui fit de lui l’artiste ou le conteur qu’il est devenu, de telle façon que la lecture de faits imaginaires se rattache toujours, en fin de compte, à la vie réelle (ce qui rassure) et donne l’impression d’ouvrir quelque porte secrète sur l’âme insondable de l’écrivain (ce qui permet de se flatter l’intelligence). Comme si, en effet, quelque secret capital devait se dissimuler entre les lignes. Comme si le lecteur, curieux, intrigué, ému parfois par une phrase, une situation qu’il croit reconnaître, cherchait à s’identifier à l’auteur même, s’assurant ainsi que l’écrivain n’est pas Dieu et qu’il est mortel, comme vous et moi.

La part d’autobiographie contenue dans L’Epreuve de Gilbert Pinfold est indéniable. Elle est même historiquement prouvée par l’existence de fragments du roman dans les carnets d’Evelyn Waugh. Et sans doute, s’il s’en tient à cette approche, le lecteur sera déçu. Le récit de la vie retranchée, passablement étriquée de Mr. Pinfold ne présente en soi que peu d’intérêt. Ses doutes, ses angoisses et ses démêlés avec le succès n’en font pas non plus un personnage attachant. L’ensemble est une caricature sévère et sans complaisance. Pinfold, écrivain alcoolique, vieillissant et hypocondriaque, ramassé et grelottant près de sa cheminée, décide de soigner ses maux par le voyage. Il s’embarque sur un paquebot pour Ceylan. Insomnies, hallucinations, paranoïa : la croisière tourne au cauchemar. Et il ne fait aucun doute, en effet, que c’est du vécu. Mais très vite, alors que le ton est déjà franchement ironique, le récit tourne à la farce, une sorte de vaudeville à l’anglaise. D’indignations subreptices sur la marine anglaise en situations parfaitement absurdes, on est même un peu dérouté. Mais Waugh finit par divertir. Tout simplement.

Waugh considérait son écriture comme « un exercice sur la langue, et non comme une recherche sur la psychologie des personnages ». L’exercice de style est en effet l’une de ses obsessions. Son passéisme, sa nostalgie ambiguè d’une Angleterre à la fois courageuse (Trilogie dite de l’Epée d’Honneur) et décadente (Une Poignée de cendres), donnent à certains de ses livres une tonalité anecdotique, dont l’intérêt peut échapper à certains. C’est aussi le cas de ce livre insolite, moins une autobiographie, en réalité, que le livre d’un anglais en retrait des siens.