« Dépassant l’âge où mourut le carolomacérien précoce », le narrateur-écrivain en vacances vérifie gravement la progression de sa calvitie dans le rétroviseur d’une automobile de location. Visiblement, ça ne va pas fort. Le défilement du paysage varois rythme une errance sentimentale burlesque, partiellement financée par une bourse de création littéraire. On est d’emblée face au mythe du « fameux poète saoul engueulant l’univers », conducteur solitaire gémissant sur son sort. Et pourtant non. Là où d’autres (Weyergans en tête) glosent sur la panne littéraire et l’inévitable dépression qui s’ensuit, Meunié tourne sa phrase désabusée en un étonnant moteur de fiction et d’humour, presque une muse littéraire.

En effet, le contraste entre une forme quasi précieuse et un contenu ultra-prosaïque contient, outre le rire, un art réussi du suspend. A l’image, peut-être, d’une nature psychique retorse : « Le relief de mon esprit qui, depuis la brûlure présente de l’angoisse, rivalise avec l’intensité aberrante du soleil, ainsi que prétentieusement le chantait, par la bouche de la mère de ma fille (assise à côté de moi il y a tout juste un an dans une voiture de location verte), l’héroïne tropézienne du Mépris. Coquillages et crustacés, lalalala lalalala, le soleil mon grand copain« . On découvre au passage une version inédite du syndrome de la Tourette (« Un visage maternel vous manque et c’est la convulsion ») et une définition intéressante de l’amour (« être le premier venu »).

Micro-événement sur ma gueule et narcissisme intempestif, diront sans doute les mauvaises langues. N’empêche qu’on a rarement lu une manière aussi réjouissante de le dire, une intelligence du style qui fait autant rire. Dans ce registre de lyrisme potache, on pense à Desproges : « Et il s’en fut, magnifique et serein, tel un petit Salomon de Prisunic ». Autodérision et culpabilité paranoïaque provoquent une inversion comique qui détourne la classique enquête d’identité, l’écrivain migrateur assumant joyeusement son statut d’anti-héros : « semeur aux bourses pleines », guettant dans la rubrique « Sports et Détente » la jouissance future et certaine qui ouvrira pour lui « tout un monde rénové ». On s’assoit sans hésiter côté passager.

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