Réédition d’un classique de la « Terre Creuse », La Race à venir d’Edward Bulwer-Lytton (1803-1873) est-il ce roman sulfureux tellement vanté par Pauwels et Bergier (si bien qu’on l’a lu la première fois en cachette) dans leur indémodable bric-à-brac (Le Matin des magiciens, 1960) ? Les Double patte et Patachon du « réalisme magique » n’y allaient pas avec le dos de la cuillère, faisant de The Coming race le livre de chevet d’Hitler. Pas moins ! De quoi asseoir la prospérité d’un livre mieux que le bandeau du Prix Goncourt. Depuis toujours, les ésotéristes de tout poil ont usé et abusé de ce grand classique de la conjoncture rationnelle et romanesque dû à un romancier (Les Derniers jours de Pompeï, Zanoni) et homme politique anglais qui s’intéressait effectivement beaucoup à l’occultisme. Bulwer-Lytton était-il un initié ? Une rumeur tenace veut même qu’il ait été Rose-Croix, affilié à la fameuse Golden Dawn. Méfiance, cela dit, d’autant qu’à lire certains, tout le gratin de l’époque aurait appartenu à cette Golden Dawn dont la brave Mme Hudson, la concierge de Sherlock Holmes, aurait été la grande prêtresse, c’est bien connu.

Editeur spécialisé goth fâché avec la mise en page (pitié, encore un effort sur la maquette), Camion Noir réédite cet étonnant voyage au centre de la terre écrit en 1870 (soit six ans après celui de Jules Vernes) par le ministre des colonies de la reine Victoria, devenu Lord en 1866. L’explorateur narrateur, américain, a lu tout Tocqueville. Il ne manque jamais une occasion de vanter les mérites du système démocratique de son beau pays. C’est pourquoi il n’en revient pas de tomber sur une race matriarcale autocratique réfugiée sous terre depuis les temps préhistoriques. Toutes ses belles certitudes vacillent alors. Les Gy-ei (les femmes) sont supérieures aux Ana (hommes au stade régressif) en force physique (détail important au point de vue du maintien des droits de la femme). Elles atteignent une stature plus élevée et leurs formes plus arrondies renferment des muscles et des nerfs plus fermes que ceux des hommes. Elles prétendent que suivant les lois primitives de la nature, les femelles devraient être plus grandes que les mâles. Par-dessus tout, les Gy-ei ont domestiqué le fluide corporel qu’on appelle le Vril, lequel contient un élément de destruction si puissant, quelque chose de gratiné comme le cri qui tue des Fremen de Franck Herbert (Dune), qu’il leur permet de voler dans les airs, de tuer à distance ou d’anéantir Londres ou New York. Foutre ! On mesure vite que la force du Vril représente une terrible menace pour les hommes du dessus, surtout si les femelles du dessous décidaient un jour de remonter à la surface.

S’agit-il d’une utopie à imiter ou d’une affreuse dystopie destinée à mettre en garde ses lecteurs ? Difficile à dire. D’autant qu’il s’agit aussi d’un authentique roman SF, avec pseudos robots, objets volants, rayons de feu, etc., et d’un bel exemple de domination SM qui ne manque de pas grand chose pour verser également parmi les Curiosa. Quoiqu’il en soit, contrairement à la légende, il parait difficile de voir dans La Race à venir, celle qui nous exterminera le meilleur des mondes souterrain ayant inspiré Hitler dans ses sombres desseins, surtout dans les rêves de Louis Pauwels et Jacques Bergier : une armée de blondes Brunehilde déferlant sur le pauvre monde pour nous pomper le Vril.

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