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4
sur 5

La nouvelle vague écossaise n’en finit décidément plus de mouiller nos plages. Voici peut-être le meilleur soldat de la petite armée qui, Irvine Welsh et Alan Warner en tête, a formé la fontaine de jouvence parfois controversée mais indéniablement efficace de la littérature des hautes terres et éclaboussé en passant ses jeunes voisins anglais : Duncan McLean est assurément destiné à ne pas rester inconnu très longtemps. Après un début de carrière de saltimbanque et de comédien dans une compagnie de théâtre de rue à Edimbourg (The Merry Mac Fun Show), cet Ecossais pur jus -il est né dans le comté d’Aberdeen- de bientôt trente-sept ans est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre, trois romans, quelques nouvelles primées et un récent récit de voyage. Sans abandonner l’écriture crue, voire carrément vulgaire, qui justifie son étiquetage « Rebel Ink », McLean sort du lot par une stupéfiante maîtrise des ressorts romanesques qui lui permet de faire de ce premier roman traduit un piège habile dans lequel, qu’on le veuille ou non, on tombe la tête la première.

Tout va pourtant pour le mieux chez Rob et Karen, jeunes mariés ivres d’amour, de bonheur et de sexe. Elle mène une brillante carrière dans une entreprise pétrolière en pleine ascension, lui travaille comme gardien au lycée, œuvrant avec cœur à l’entretien de l’institution et à l’édification de ses six cents élèves. Aussi s’inquiète-t-il un peu lorsqu’un clochard bizarre, installé dans un bunker désaffecté sur la plage, étend ses promenades jusqu’aux portes de l’établissement : Rob se laisse progressivement aller à une paranoïa douteuse dont il n’imagine pas encore les conséquences. Sa liaison lubrique avec une élève provocante n’arrangera rien ; les mécanismes autodestructeurs s’enclenchent tour à tour dans une spirale conjugale et sexuelle où McLean nous jette sans pitié. Si le synopsis de ce roman diabolique n’a rien de particulièrement original, la force suggestive de son écriture et de sa construction est déroutante : d’une thématique rebattue, McLean tire un texte hyperréaliste où le parti pris de neutralité, voire de sympathie vis-à-vis d’un personnage en chute libre permet l’installation d’un malaise d’une étonnante efficacité. Face aux pulsions sexuelles de plus en plus violentes de Rob, à la démence paranoïaque qui le pousse à se persuader des infidélités de Karen, ni lui ni nous ne trouvons à redire ; à la fois source fantasmée et vecteur de sa descente aux enfers inconsciente, Bunker man sera aussi l’issue ultime de Rob comme pièce centrale d’un projet dont il est définitivement incapable de comprendre l’ignominie. McLean pousse les portes de la perversion et nous presse d’entrer avec lui : une fois refermées, c’est le trou noir qui nous attend. Démoniaque.