Principal représentant du naturalisme flamand, Cyriel Buysse (1859-1932) fut surnommé « le Maupassant flamand » par son ami Maurice Maeterlinck. « Toute la Flandre est en lui, ajoutait-il, vivante et immortelle ». Considérable, sa bibliographie, prose et théâtre mélangés, comprend plus d’une soixantaine de titres, pratiquement tous écrits en néerlandais, rarement traduits en français (on peut toujours faire des fouilles chez les bouquinistes, mais les chances de réussite, à vue de nez, semblent maigres). Il a pourtant écrit plusieurs de ses romans en français, qui était à la fin du XVIIIe siècle la langue des milieux aisés ou aristocrates flamands ; il les traduisait lui-même en néerlandais ensuite, et semble même avoir envisagé vers 1890 de faire carrière en français, ainsi que le rapporte Anne-Marie Musschoot dans sa présentation. Ses influences n’étaient-elles d’ailleurs pas françaises ou francophones, de Zola à Maupassant et Maeterlinck ? C’est dans les années 1890 qu’il écrivit, en français donc, les cinq petits contes rassemblés dans ce recueil, dont deux furent publiés à l’époque à Paris grâce à l’entregent de son ami Camille Lemonnier (l’une dans La Revue blanche, l’autre dans Le Magazine international) ; cinq miniatures champêtres sous le ciel bas et oppressant des Flandres (« Le ciel est gris et froid, lourd d’humidité. La bise, quoique faible, est glaciale », lit-on au tout début des « Mauviettes », la nouvelle qui donne son titre au recueil), cinq bijoux qui, sous leurs dehors modestes d’historiettes bucoliques ou d’études de mœurs en modèle réduit, expriment une poésie, un sens du détail et une puissance d’évocation qui restent en tête très longtemps après qu’on a refermé le livre.

Il n’y a rien qui soit spectaculaire dans ces contes gris d’autrefois où la vie rurale occupe le premier plan : un homme observe deux gamins piéger des mauviettes dans un paysage hivernal ; un autre empêche un cocher de fouetter à tort son cheval qui, comme par miracle, a évité les enfants qui jouaient sur sa route ; un garde-barrière saisi d’angoisse s’endort à son poste ; un père de famille bienveillant tente de ramener dans le droit chemin son fils cadet qui sèche l’école et passe son temps à chasser les grenouilles. Certains de ces contes ont une chute ; ils sont alors comme des petits drames habilement agencés, volontiers cruels (« Le Baptême »), doucement moralistes (« Les Grenouilles »). D’autres, et ce sont peut-être les plus saisissants, ne racontent à proprement parler aucune histoire : « Les Mauviettes » sont de ceux-là, où Buysse se contente d’une saynète banale et d’observations climatiques qui vous fichent le cafard royal de qui n’a plus goûté depuis longtemps à la tristesse du ciel du Nord (« La pluie continue de tomber, lente, glacée, monotone. Elle perce les vêtements usés, trempe les épaules, les genoux et les pieds »). Ici et là, on trouve des paragraphes presque parfaits, les descriptions d’un bout de paysage qu’on voit littéralement comme un tableau : « La nuit tombait, sereine et douce, après la chaleur brûlante du jour. Du gazon mouillé par la rosée une fraîcheur montait ; les blés, hauts et drus comme des jungles, avaient de vagues et troublants parfums ». Rien que pour eux, on relira et l’on voudrait faire lire cet admirable petit livre inattendu.

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