Formellement, le nouveau roman de Chuck Palahniuk est curieusement construit : pas de narration continue, juste une succession de petits paragraphes prononcés par une soixantaine de narrateurs différents. D’emblée, le romancier prévient sur cette manière de faire assez particulière : « Ce livre est rédigé sous forme de biographie orale, ce qui consiste à interviewer une grande diversité de témoins et à compiler leurs déclarations ». Et pour brouiller les pistes, il ajoute : « Pour d’autres exemples de biographies écrites sous cette forme, voir Capote, par George Plimpton, Edie par Jean Stein, et Lexicon devil, par Brenda Muller ». Une biographie, donc ? Oui : celle de Buster Casey, un personnage parfaitement fictif, centre névralgique de ce gros roman qui, par la profusion des sujets qu’il embrasse autant que par l’ingéniosité de sa construction, s’impose comme le meilleur de son auteur à ce jour. On avait pu regretter les facilités aux précédents romans de Palahnuik (le décevant Berceuse, traduit en 2004), mais ici, on s’incline : en parlant à la fois de technologie, de divertissement de masse, de contrôle neuronal, d’épidémies, d’espace-temps, de crise mystique, de civilisation de la bagnole et du devenir proche de la civilisation occidentale, le tout dans un décor troublant et dangereusement captivant, l’écrivain américain signe l’un des meilleurs récits d’anticipation qu’on ait lus depuis longtemps et donne, pour le dire d’une manière imagée, le livre que pourrait écrire aujourd’hui un J.G. Ballard rajeuni et réinvesti de tout son génie visionnaire – un Ballard qui ne radoterait pas, en quelque sorte.

Impossible de résumer ici l’intrigue tarabiscotée de ce livre inclassable. Ca commence chez les bouseux de Middleton, ville natale du petit Buster Casey : dans une ambiance qui emprunte à la fois à Tim Burton (tous les habitants sont louches) et au film d’épouvante (des capotes sales et des serviettes hygiéniques usagées volent dans l’air dès que le vent souffle, parce que les gens ne sont pas foutus de fermer leurs poubelles correctement), on suit, au fil des témoignages rétrospectifs (amis d’enfance, shérif du coin, mère, etc.), la jeunesse et l’adolescence de ce garçon doté d’un flair surnaturel (« C’était un limier humain, il pouvait pister n’importe quoi »), amateur d’effluves intimes et, ainsi qu’on le comprend peu à peu, porteur d’une souche inédite du virus de la rage, grâce à quoi il contamine toutes les filles auxquelles il roule des pelles dans les surboums. A côté du nom de chaque témoin qui intervient figure un petit logotype dont on se demande à quoi il sert : un soleil stylisé pour les uns, un croissant de lune pour les autres. A mesure que le roman avance et que les pans du décor sont dévoilés (exactement comme dans un jeu vidéo où l’on passe d’un niveau au suivant en reconstituant peu à peu la carte), on comprend que dans le monde de Peste, la population est coupée en deux : les « diurnes » vivent le jour (d’où le soleil), à peu près normalement, les « nocturnes » hantent la nuit (d’où la lune), avec interdiction de rester dans les rues après le couvre-feu. Et la nuit, une partie des nocturnes se livre au « crashing », sorte de jeu d’auto-tamponneuses grandeur nature avec des vraies voitures et des règles extrêmement élaborées, forme nouvelle et très populaire du divertissement de masse.

Vous en voulez encore ? Palahniuk vous en donne : dans Peste, il est aussi question de « transcription neuronale », nouvelle façon de voyager qui consiste à stimuler ses neurones avec des signaux préenregistrés par autrui de manière à ressentir les mêmes émotions que lui ; de mutations virales et d’épidémies géantes, propres à décimer l’Occident tout entier (« Ce sont toujours les épidémies qui ont détruit les grandes civilisations ») ; des visions mystiques éprouvées par les adeptes du crashing et qui, à les croire, constituerait le Graal ultime du jeu ; et même d’étranges torsions de l’espace-temps qui permettraient à certains individus de remonter le fil des décennies avec dans l’idée de se générer eux-mêmes et d’accéder ainsi à la divinité… En résumé, Peste, c’est une sorte de buffet garni de l’anticipation dans lequel Palahnuik, avec une rare virtuosité, mélange Crash et Brainstorm, Mad Max et eXistenZ, La Société du spectacle et le Livre de l’apocalypse – une tambouille aberrante et passionnante qui, tout en puisant dans des références connues, débouche sur un univers original et passablement fascinant, à la frontière de la SF et de la politique-fiction, comme une caricature déformante des tares de notre civilisation. D’abord déroutante et un tantinet agaçante, la structure fragmentaire produit rapidement son effet : avec elle, Palahniuk peut exploser son récit et divulguer lentement les indices et les éléments du décor – le roman y gagne un pouvoir d’attraction décuplé, puisque le lecteur ne comprend ce dans quoi il nage qu’au fur et à mesure qu’il avance. Seul regret : le pan « mystico-religieux » du texte, pas franchement palpitant, laisse une petite impression de too-much et d’inabouti. Pour le reste, c’est du solide : il y a longtemps qu’on n’avait plus eu cette impression d’immersion totale dans un monde alternatif, à des années lumières du nôtre et en même temps complètement crédible, si loin et si proche à la fois – pile comme il faut.

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