Faux roman victorien, élaboration complexe d’un mensonge institutionnalisé dans la forme comme dans le fond, Les Vies d’Emily Pearl est un petit roman à l’intrigue particulièrement dense, dans lequel Cécile Ladjali s’affirme comme une manipulatrice hors pair de la toile où se débat son personnage. Car qui est vraiment Emily Pearl, la préceptrice ? Qui est cette sœur qu’elle ne voit jamais, mais à qui elle écrit sans cesse ? Le monde qu’elle élabore autour d’elle est-il le reflet fidèle de celui qu’elle observe, ou bien un fantasme généré par un esprit malade ? Tout le charme du roman tient dans sa pseudo forme victorienne, qui s’amuse des poncifs du genre, reprend les topoï d’une Jane Eyre et la minutie d’une Jane Austen. On navigue hors temps, dans le journal de cette Emily qui semble avoir bien des secrets. On tente de distinguer le vrai du faux, la trivialité du quotidien, le rêve amené par des fantasmes qu’on distingue de moins en moins du réel. Cecile Ladjali s’amuse avec son lecteur, avec ses personnages, avec l’écriture elle-même, avec un plaisir non dénué d’une certaine perversité. Emily qui se dissimule, qui travestit son existence, finit par se livrer dans les pages qu’elle écrit le soir, sans jamais se dévoiler tout à fait.

On la suit dans son quotidien de préceptrice dans un manoir anglais pour un fils de Lord orphelin à la santé fragile, dont le père la trouble infiniment. Emily vit en recluse, prisonnière des codes d’une société cloisonnée, et ne dispose pour nourrir sa réalité fantasmée que des lettres de sa sœur, ouvrière à Londres puis exilée en Amérique, terre lointaine où tout est à construire. Emilie vit par procuration : c’est son journal qui lui ouvre la porte du monde dans lequel elle voudrait exister. Pourtant, elle n’y parvient pas. Elle raconte : les nuits avec Lord Auskin, qui succombe à ses charmes ; son mariage avec un paysan rustre que ses parents lui ont choisi ; ses manigances sordides, ses petites tractations pour semer le trouble dans le domaine, jouer de la vie des autres domestiques. Elle sème ses messages à travers tout le manoir, s’amuse de voir leur portée, même quand ils ne sont que mensonges. Et pendant ce temps, les lettres de Virginia continuent d’arriver ; elle continue de les lire, elle continue de rêver. Ce qu’elle invente finit par la rattraper. Les vies d’Emily Pearl est un roman ciselé, minutieux, dans lequel Cécile Ladjali ne laisse pas de place au hasard. Tout y est flou, volontairement, en même temps que parfaitement agencé, de manière à monter un trompe-l’oeil du plus bel effet. A l’arrivée, Emily et sa sœur Virginia sont deux personnages réinventés, insaisissables, poussés à l’ombre de l’Angleterre victorienne et des images d’Epinal que seule sa littérature sait véhiculer.

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