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La représentation de la côte méditerranéenne est contemporaine de la naissance de l’art moderne. Cette constatation exigeait une démonstration, que nous propose l’exposition qui vient de s’ouvrir au Grand Palais et dont rend compte le catalogue édité à cette occasion. Elle posait des questions auxquelles les textes qui accompagnent les reproductions apportent un certain nombre de réponses. L’importance et la variété des œuvres exposées, le souci d’élargir le propos aux artistes étrangers -espagnols, italiens, mais également, ce qui est aussi inattendu qu’intéressant, scandinaves en la personne d’Edward Munch-, font tout l’intérêt de l’exposition, et, par la qualité des reproductions, une bonne part de celui de cet ouvrage, qui s’ouvre opportunément sur une carte mentionnant les séjours des artistes sur les bords de la Méditerranée.

De 1850 à 1925, de Courbet à Picasso, s’opère une révolution dans l’histoire de l’art : si Delacroix en est le précurseur, les acteurs principaux s’appellent Courbet, Manet, Cézanne, Monet, Renoir, Van Gogh, Signac, Matisse, Derain, Bonnard, Braque et Picasso, pour ne citer que les plus connus, dont les écoles -impressionnisme, néo-impressionnisme, divisionnisme, fauvisme, cubisme- ont fédéré d’autres artistes moins importants, mais dont la présence dans la démonstration est essentielle. Françoise Cachin, commissaire de l’exposition, retrace chronologiquement, dans le premier des cinq essais qui composent cet ouvrage, cette descente des peintres vers le sud, et la diversité des réactions qu’elle engendre. Si certains, les moins connus, et à juste titre, n’ont trouvé là qu’une occasion de perpétuer les rêveries orientalistes inaugurées sous d’autres cieux, d’autres ont effleuré puis affirmé leur indépendance vis-à-vis des représentations conventionnelles et pompières qui inondaient les salons du second empire. Ainsi, parallèlement à un certain classicisme, à une veine régionaliste qu’accompagne le développement du tourisme, prend forme, chez quelques artistes alors marginaux, l’une des grandes mutations esthétiques.

Ces derniers, pour la plupart originaires du Nord, sont descendus dans le Midi mettre à l’épreuve un art qu’ils avaient inauguré en Normandie ou dans les environs de Paris, mais aussi chercher un motif qui allait leur permettre de réaliser la révolution pressentie, et que l’on pourrait résumer, aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, comme la disparition de l’ombre et l’affirmation du noir comme couleur. Ce motif, c’est la lumière qui, comme le souligne Georges Roque dans l’un des essais les plus intéressants de l’ouvrage, « rend les couleurs plus intenses ». Cette intensité renouvelle radicalement les palettes, découpe les espaces en grands volumes, anime les paysages d’une danse qui aboutira aux grands nus de Cézanne puis de Matisse et de Picasso, aux vibrations de lumière des intérieurs presque abstraits de Matisse (Porte-fenêtre à Collioure). Ce dernier décrit ainsi cette transformation à Vlaminck : « une nouvelle conception de la lumière qui consiste en ceci : la négation de l’ombre. Ici, les lumières sont très fortes, les ombres très claires. L’ombre est tout un monde de clarté et de luminosité qui s’oppose à la lumière du soleil : ce qu’on appelle des reflets. Nous avions, jusqu’à présent, négligé cela tous les deux et, dans l’avenir, pour la composition, c’est un regain d’expression. Savoir extirper tout ce que la division du ton avait dans la peau. (…) Cette couleur m’a foutu dedans. Je me suis laissé aller à la couleur. » La lumière faite couleur, selon la belle expression de Georges Roque, explose dans les toiles de Derain, Signac ou Bonnard, bien que ce soient Matisse et Picasso qui tireront toutes les conséquences de cette découverte, l’un vers le mouvement, l’autre vers le volume.

L’importance de Cézanne dans l’émergence de l’art moderne, le fait qu’il en soit à la fois le précurseur et le seul à être originaire du Midi, aurait justifié que lui soit réservée une meilleure place dans un ouvrage qui n’en montre que peu de toiles, ne l’évoque que rarement, ne lui consacre aucune étude particulière, bien que soulignant son influence.

Très loin de l’anecdotisme que l’on pouvait craindre d’un tel sujet, le catalogue de l’exposition Méditerranée, de Courbet à Picasso nous convie, à travers un motif déterminant, à la genèse de l’art moderne, à l’introduction dans l’art de cette lumière qui l’a transformé, même après que les artistes en eurent abandonné le motif : « cela se faisait tout seul. Un jour, je m’aperçois que je puis revenir sur le motif par n’importe quel temps. Je n’ai plus besoin de soleil, je porte ma lumière avec moi. »