Cet automne, l’assassinat d’un pape de la haute couture et le suicide d’un anthropologue ont donné lieu à deux romans d’enquête menés dans les règles du genre. Mise en avant des sources et d’une soif de vérité, décryptage des pistes et zones d’ombres incertaines : dans Trois mois de fièvre de l’américain Gary Indiana (Phébus – cf. Chronic’art #21) comme dans Neuf nuits du brésilien Bernardo Carvalho, l’écriture évolue par recoupages, par déductions, par collisions entre un ensemble de confidences, de rumeurs et de documents officiels. Alors que Gary Indiana s’attaque à l’assassinat ultra médiatisé du couturier Versace et creuse la personnalité du tueur Andrew Cunanan, Carvalho prend le contre-pied en se penchant sur le suicide d’un étudiant lambda en 1939. Avec une question monomaniaque en tête : comment ce jeune prodige dénommé Buell Quain en est venu à se sacrifier à 27 ans au fin fond de l’Amazonie ? Pour exhumer le sens de ce geste, Carvalho enquête, plonge dans la marmite biographique, attise sa curiosité, recueille les indices et confesse son obsession du sujet.

Clé de voûte de l’enquête, l’étrange matériel épistolaire laissé à la portée de l’écrivain. Avant de suicider sur les rives du Tocantins, Buell Quain a reçu une lettre importante en provenance des Etats-Unis, où sa famille résidait. « Un courrier contenant sa sentence de mort », précise un ami de l’anthropologue, dont l’auteur improvise ou recueille les révélations dans des chapitres rythmés en italiques, colonne vertébrale de ce docu-fiction. Trois autres lettres décisives et le journal tenu par l’anthropologue manquent aussi au puzzle de la vérité. Mais Carvalho s’obstine, rencontre les derniers proches du défunt et reconstitue lentement le profil de Quain. Etudiant de Chicago écœuré par la richesse, marqué par sa première mission d’études aux îles Fidji, l’homme fut vite taraudé par un mal-être qui l’a conduit, après une expédition avortée chez les Indiens Trumaï et prolongée chez les Kraho, dans un état de détresse psychologique et de profonde solitude. Indice par indice, lettre après lettre, Carvalho mouille sa chemise, dépasse la distance du conteur pour s’impliquer physiquement dans cette descente aux enfers. Il se déplace en Amazonie, vit quelques temps parmi les Kraho, dont les rituels d’identité le surprennent au plus haut point. Il y rencontre le dernier Indien ayant un jour croisé la route de Buell Quain. Précieux souvenir : le chercheur baroudeur, engagé comme matelot à sa majorité, affichait une longue cicatrice au ventre. Une blessure, une brèche supplémentaire dans laquelle s’engouffre aussitôt l’auteur, en bon adepte de la perte des repères et de l’autobiographie déguisée.

Car Carvalho, comme Buell Quain, a lui-même goûté aux affres de la forêt dans son enfance brésilienne. Le récit de sa propre vie, jalonné d’expéditions menées par son père, propriétaire agricole et pilote excentrique, contamine l’enquête et le rapproche un peu plus de Quain, ce fantôme qui le persécute tel Le Horla de Maupassant. « Le rêve des uns est la réalité des autres. On peut en dire de même des cauchemars » : en écho aux plus sombres récits de noirceur réaliste, Carvalho glisse, vogue entre terre ferme et coeur des ténèbres, dans la lignée de Conrad ou de Blaise Cendrars. Enquête dérivant vers l’introspection funèbre, le récit manie avec malice l’opacité des preuves, la langue cachée des témoignages et les pouvoirs de la visibilité (« Les yeux sont incapables de voir »). On n’en attendait pas moins de la part du trilingue Carvalho, auteur de Mongolia en 2004, un roman nourri au grain de la solitude et des grands espaces. Au Brésil, deux prix littéraires, le prix Machado de Assis et le prix Jabuti, ont récompensé ce nouveau roman.

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