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Et si un nuage bleu se promenait au-dessus de Chinon, non loin de la Centrale ? Avec Le nuage radioactif, Benjamin Berton invente le roman d’apocalypse douce, un récit mi-intime, mi-fantastique qui s’augmente d’une BD et d’une bande-son. Version intégrale de notre entretien paru dans Chro, le hors-série spéciale rentrée littéraire, toujours en kiosque.

Chro : Quel a été le point de départ du roman ?

Benjamin Berton : Tout est parti d’un coup de foudre avec le site de la Centrale de Chinon, que j’ai eu l’occasion de redécouvrir lors de vacances en famille. Il y a un tel contraste, et paradoxalement une telle harmonie, entre le cadre naturel des bords de Loire, la confluence avec la Vienne et cette installation monumentale et graphiquement insensée, que je ne pouvais qu’en faire quelque chose. Ce contraste quasi « symbiotique » s’étend aux couleurs, au rapport entre le fleuve horizontal et la verticalité de la Centrale, entre la richesse de la faune et le message de mort et d’énergie (le feu) que porte la Centrale, entre l’aspect industriel du site et les monuments « réellement historiques » qui le suivent : les châteaux, les grottes. C’est le lieu qui a déterminé l’histoire, ce rapport permanent du vivant à une forme de risque morbide, étendu ensuite aux hommes (le père et le fils) et à l’économie entière (le tourisme, la crise). Le Nuage Radioactif est devenu la photographie d’une zone d’instabilité totale.

Ce roman est-il dans la veine du précédent ?

Je voulais prolonger en effet ce mélange de scènes de la vie quotidienne et de scènes d’anticipation présent sur mon précédent roman, La Chambre à Remonter le Temps. J’avais appelé cela du « fantastique domestique » la dernière fois. Je ne sais pas si c’est un terme approprié. La Chambre à Remonter le Temps était un roman assez statique, qui laissait plus de place à une étude quasi sociologique des classes moyennes. L’approche du lieu était tout aussi importante ici, mais envisagée selon un angle de coupe différent. Ici, le roman a été aspiré par le fleuve, par son cours, par les étapes qu’il propose. La peinture de genre (sur le rapport père/fils, sur la vie difficile d’un quadragénaire) a été transformée en une suite de tableaux, de stations romanesques où le fantastique a pris le dessus sur la sociologie.

Le risque nucléaire vous intéresse-t-il depuis longtemps ?

J’ai un rapport au nucléaire complètement ambivalent, assez caractéristique de l’approche française, d’ailleurs. Je ne suis pas indifférent aux positions qui mettent en avant le risque majeur que fait peser cette industrie extraordinaire sur le pays, les hommes qui vivent à proximité. Mais je suis en même temps complètement fasciné par le pouvoir nucléaire, sa capacité à produire l’énergie qui est le carburant de notre richesse et de notre croissance. J’ai lu des tas de choses sur le sujet, l’histoire de l’industrie elle-même, le rôle des syndicats, la dimension politique, mais aussi des ouvrages scientifiques, des essais pro-nucléaires et, bien sûr, toute une littérature alter, sans négliger bien sûr des approches plus littéraires comme celle de William T. Vollmann. En lecteur assidu de comics, je n’ai pas échappé à la conception magique du thème. Le nucléaire : c’est de là que viennent nombre de super-héros, et donc un agent de transformation physique et génétique de l’être humain. C’est une lecture qui m’intéressait également pour sa dimension poétique.

Pourquoi concentrer l’action sur une petite zone autour de la centrale, au lieu de voir la catastrophe du point de vue, par exemple, des pouvoirs publics, avec une amplitude nationale ou européenne ?

Tout simplement parce que ce n’est pas en soi la catastrophe qui m’intéresse mais sa résonance domestique, intime sur les choses, le temps qui passe, le cœur qui bat, la vie de tous les jours. Cela fait un bail que je m’intéresse à la psychogéographie, inventée par les situationnistes mais pratiquée surtout aujourd’hui chez des anglais comme Will Self ou Iain Sinclair. Je suis intéressé au plus haut degré par les interactions entre un lieu très précis, quel qu’il soit, son histoire, les déformations qu’il subit et les personnes qui y vivent ou y passent. C’est une démarche qui nécessite de régler le microscope sur un grossissement maximum. Décrire la catastrophe à l’échelle nationale, les rouages administratifs ou l’état global du pays ne me paraît ni poétique, ni particulièrement intéressant d’un point de vue littéraire. Je préfère laisser ça au cinéma et ne m’en sens pas les moyens littéraires.

C’est, d’une certaine manière, un roman d’apocalypse. Vous aviez des modèles en tête ?

J’avais écrit pour Fluctuat/Première, site auquel je collabore depuis vingt ans, un panorama des romans d’apocalypse. Je parle toujours des mêmes écrivains généralement, et j’avais donc évoqué des types comme Ballard, Self, Wells ou John Wyndham, Céline Minard, la Bible et quelques autres. Mais j’avoue que je n’y ai pas pensé ainsi en écrivant le roman, ou alors comme anti-modèle. Pour moi, Le Nuage Radioactif ne devait justement pas devenir un roman apocalyptique ou une série du style Walking Dead. Même si ce n’était pas une référence consciente car j’ai dû voir le film bien après avoir démarré le projet, je me sens plus proche d’un film comme Take Shelter, où on se demande si tout ce qui arrive est bien réel ou si c’est juste la névrose d’un type à la dérive. Si le livre est bien fichu, on doit ressentir cette impression de flottement quasiment jusqu’au dernier tiers, et se demander en quoi les symptômes qui sont présentés annoncent quoi que ce soit.

De fait, votre vision de la catastrophe nucléaire n’a rien d’hollywoodien : un nuage discret, des détails qui clochent, et tout qui s’écroule sans bruit. Vous croyez que la fin du monde sera comme ça, discrète ?

On rêve tous d’un monde qui se terminerait d’un coup et pour tout le monde. Ce serait tellement confortable de savoir qu’on ne ratera rien de ce qui nous succèdera, qu’il n’y aura plus rien du tout. C’est ce qui est bien dans l’apocalypse chrétienne. Je défends ici plutôt la conception d’une mort lente, d’une vie qui s’altère progressivement, d’une nature qui évolue vers autre chose pas à pas. Ce n’est pas à proprement parler une mutation ; plutôt une altération. Il y a assez peu de fins brutales, si l’on excepte les accidents de la route ou les arrêts cardiaques. La crise économique est une bonne allégorie de tout ça. L’appauvrissement du pays est lent. Ce sont des rues mal entretenues, des ponts qui se fissurent, des écoles qui manquent de moyens, etc. La mort présente souvent les mêmes caractères. Il y a bien sûr le moment où on éteint définitivement la lumière mais ce qui compte, c’est le processus qui s’engage assez tôt dans la vie humaine, et qui va dérégler la mécanique. La fin du monde risque ainsi de se présenter comme un dérèglement progressif de l’ordre du monde, un truc imperceptible qu’on ne verra pas vraiment venir, sauf à la chercher où on ne l’attend pas. Et bien sûr, comme dans tout processus évolutionniste, il y aura des survivants, des veinards, des types qui passent entre les gouttes.

Vous proposez une BO du roman à écouter en lisant, téléchargeable sur bandcamp. Une forme de roman « augmenté », en quelque sorte…

J’adorerais vraiment travailler sur un support enrichi, mais ce n’est pas vraiment possible dans l’économie actuelle. Il faudrait des ressources que je n’ai pas, une sorte d’atelier médiéval avec des collaborateurs, un projet collectif avec d’autres auteurs. Je me verrais bien mener ça mais je ne vends pas suffisamment de livres pour accéder à un tel dispositif, et je n’ai pas le temps nécessaire pour faire autre chose qu’écrire des histoires tout seul, comme un idiot, en écoutant de la musique. Sur ce livre, encore plus que sur les autres, la musique a été déterminante, et c’est pour ça que j’ai voulu fournir cette sorte de bande originale, un disque compagnon de lecture, de nature à renforcer l’impact du livre et à en souligner le climat à la fois planant, angoissant et onirique. Au cœur de cette compil, il y a la musique instrumentale de Black Reindeer, nouveau nom de Stephen Jones, un chanteur brit-pop qui a connu son heure de gloire sous le patronyme de Babybird. Sa musique a été très importante pour définir l’atmosphère du livre, son rythme, sa pulsation.

A côté de Black Reindeer, le héros est obsédé par le compositeur Aaron Copland, qui traverse le roman…

J’écoute à 80% de la musique rock que je saupoudre en autodidacte d’un peu de jazz et de classique. Je suis tombé sur Copland en lisant l’Histoire de la musique contemporaine d’Alex Ross, parue il y a quelques années chez Actes Sud. J’ai été intéressé par ce que Ross disait de Copland, une sorte de Chostakovitch américain, le premier dans son genre à mêler des harmonies classiques et des musiques populaires du cru : chansons jazz, sonorités blues, etc. J’ai toujours été fasciné par ce rapport du genre aux sous-cultures qu’on retrouve en littérature chez Pasolini, par exemple. De fil en aiguille, et selon ma méthode habituelle qui consiste à « épuiser un sujet », je me suis procuré tous les disques de Copland et j’ai lu une bonne douzaine de bouquins sur sa vie, son œuvre. Il m’a semblé que cette dimension américaine, épique et un peu western s’intégrerait bien au livre et lui donnerait une majesté supplémentaire. Techniquement parlant, je me suis amusé à reproduire un procédé qu’utilise John Updike, un de mes écrivains favoris, dans La Parfaite Epouse, roman où il intercale dans son récit des séquences biographiques du président Buchanan. Et voilà comment des épisodes biographiques de Copland se sont retrouvés dans le livre, et comment le personnage principal, Denis Caplan, est devenu obsédé par ce compositeur. Copland et Caplan sont des noms qui partagent la même source nominale. Cela m’embêtait de passer pour un snob avec ces histoires de musique classique, mais je crois que ça se digère assez bien.

Pourquoi ces planches de BD à la fin du livre, signées Kevin Cannon ?

Là aussi, c’est à la fois une occasion et un pas de plus dans cette direction vers un travail collectif. Le Nuage Radioactif est une sorte d’histoire pour grands enfants, un roman qui raconte pour moi l’histoire d’une complicité contrariée entre un père et son fils. La notion de conte est au cœur du roman et c’est pour cette raison que, dans le récit, il y a deux ou trois suspensions qui sont offertes, lorsque le père raconte une histoire pour aider son fils à s’endormir. Ce rituel de l’endormissement relève pour moi de la magie. Je l’expérimente chaque soir avec mes deux garçons qui ont trois et six ans. C’est à la fois intime, littéraire, tendre et poétique. Il y a l’histoire de l’origine des hirondelles que j’adore, et cette fantaisie sur la souris de Léonard de Vinci. J’ai eu l’occasion d’entrer en contact avec Kevin Cannon auteur de deux romans graphiques exceptionnels, Far Arden et Cratère XV [chez Ca et là, ndlr], qui a eu la gentillesse d’accepter d’illustrer ce qui se présentait au départ comme un simple conte pour enfants. Comme j’ai trouvé le résultat superbe, il a fini en bonus. Je suis un grand lecteur de BD et j’aimerais bien pousser jusqu’à un recueil d’histoires pour enfants. J’attends qu’on me le propose.

Vous quittez la « blanche » de Gallimard pour planter drapeau chez Ring. Pourquoi ce choix ?

J’ai proposé le manuscrit à Gallimard. Mon éditeur habituel, Jean-Marie Laclavetine, m’a fait un retour très favorable sur sa lecture. Alors que je croyais que l’affaire était dans le sac, j’ai eu la surprise désagréable d’apprendre que le comité de lecture avait rejeté le manuscrit. C’était assez incompréhensible. J’ose espérer, comme je l’ai entendu après en coulisses, que ce n’est pas parce que j’avais le malheur d’avoir utilisé à la marge un personnage comme Breivik [on croise dans le roman un dénommé Morg Behring, suédois radical blond passionné par la décadence de l’Occident, ndlr], qui éveillait là-bas de mauvais souvenirs. Le comité de lecture est souverain et c’est évidemment la règle du jeu. Peut-être qu’ils n’ont pas trouvé le livre assez bon. J’ai sollicité d’autres éditeurs et j’ai eu de bons retours dans l’ensemble, avant de m’arrêter sur Ring. La maison est jeune, a été mise en avant et plombée à la fois par le succès de La France Orange Mécanique de Laurent Obertone, mais j’y ai trouvé beaucoup de dynamisme, une attention de tous les instants et surtout beaucoup de liberté et de professionnalisme. C’est très intéressant de passer d’une grosse boutique comme Gallimard à quelque chose de plus familial comme Ring. Ils ont fait un excellent travail sur le livre lui-même, sa couverture notamment. Et ils m’ont suivi sur la BD dont on a parlé, la bande originale. C’était important. Je suis plus attaché à mes histoires qu’aux éditeurs qui les publient, bien entendu, mais je leur suis infiniment reconnaissant pour la confiance qu’ils me font. Soutenir un outsider tel que moi dans une rentrée littéraire aussi chargée que celle de 2014 est toujours un pari.

Propos recueillis par Bernard Quiriny

Le nuage radioactif de Benjamin Berton (Ring)