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sur 5

Si la beauté de ce livre se suffit à elle-même, la connaissance des origines des photographies qui le composent permet néanmoins d’enrichir leur contemplation d’un double voyage : dans le passé de la Syrie et aux sources de l’histoire de la photographie. Les premières images de Damas furent en effet réalisées avant la seconde moitié du XIXe siècle. Juste après la naissance des premiers procédés photographiques, en particulier le daguerréotype, de nombreux voyageurs, archéologues, botanistes ou diplomates, parcourent le Moyen-Orient et fixent pour la première fois paysages et monuments sur plaques d’abord, sur négatifs ensuite. Souvent persuadés que la photographie n’est, comparée à la peinture, qu’une manière inférieure de représentation de la réalité, ils conçoivent leurs images dans un but davantage pédagogique qu’esthétique. Les résultats de leurs travaux nous permettent ainsi d’appréhender ce qu’était leur vision et leur idée de l’ »Orient », et de contempler l’organisation et la diversité de la ville, carrefour artisanal, intellectuel et marchand, il y a presque cent cinquante ans.

La grande diversité des photographies et la grande qualité des analyses présentes dans cet ouvrage aident à distinguer plusieurs périodes dans la manière dont fut perçu cet « ailleurs » oriental. Les photographies des années 1840-1860 montrent en majorité des paysages, parfois des monuments, liés, soit à l’histoire biblique, soit à l’histoire archéologique. Leur objectif réside essentiellement dans l’illustration de la permanence des sites décrits par les textes. Les habitants, perçus comme décadents par rapport à leurs lointains ancêtres, en sont systématiquement absents. Comme le souligne Badr El-Hage, on peut voir là, déjà à l’œuvre, la future politique colonialiste : les lieux sont montrés d’autant plus vides qu’ils appellent la présence occidentale à venir… Il faut attendre les années 1860 pour que le regard se porte enfin sur la population. Malheureusement, il échappe rapidement à l’ethnologie pour tomber dans le touristique. Les sujets choisis, comme le recours à des décors et à des trucages, fabriquent ainsi des visions des Orientaux oscillant entre exotisme et mépris.

Ces éléments connus, il reste heureusement à regarder les photographies sans désormais être dupe de l’idéologie qui les sous-tend. Se perçoit alors une ville magnifique, justement chantée par les écrivains et les peintres comme l’une des plus belles cités du Moyen-Orient. Les merveilles de son architecture, la beauté de ses lieux de cultes, la magnificence des vêtements et des instruments de musique, jusqu’aux regards des femmes et des hommes photographiés, témoignent, à l’insu des photographes, de la grande richesse, tant artistique qu’artisanale, d’une civilisation à laquelle les Européens allaient bientôt, malheureusement, apporter le « progrès » et la « culture ».