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4
sur 5

« Les plus redoutables ennemis des finlandais sont la mélancolie, la tristesse, l’apathie. Une insondable lassitude plane sur ce malheureux peuple et le courbe depuis des milliers d’années sous son joug, forçant son âme à la noirceur et à la gravité ». C’est en tous cas ce que prétend l’indispensable Paasilinna au seuil de ce huitième roman traduit et ce que n’accepteront jamais de croire les nombreux lecteurs des sept précédents, lesquels ne se feront pas prier pour goûter une fois encore à l’humour froid, burlesque et irrésistible du plus célèbre écrivain finlandais actuellement en activité. Depuis le fameux Lièvre de Vatanen, cet ancien bûcheron lapon d’une soixantaine d’années (il est né en 1942), reconverti sur le tard dans le journalisme local (son premier employeur s’appelait Lapin Kansa, ce qui signifie « Le Peuple Lapon ») puis dans la littérature, suscite l’engouement bien au-delà des frontières nordiques ; c’est toute l’Europe (il est traduit dans une vingtaine de langues) qui se laisse emporter par le rythme trépidant de ses virées romanesques à travers champs et cède à la saveur inimitable de l’humour arctique, mélange de sagesse laconique, de troisième degré permanent et de loufoquerie jusqu’au-boutiste dont on trouvera des variantes plus ou moins comparable dans les célèbres « racontars » de Jorn Riel et, sur pellicule, dans les oeuvres d’Aki Kaurismaki.

En Finlande, on parle peu mais on agit beaucoup : Paasilinna ne fait jamais dialoguer ses personnages, préférant résumer leurs rares conversations en quelques phrases pour mieux laisser le champ libre à leurs excentricités. Ses héros débonnaires et asociaux flottent dans la Scandinavie moderne comme des pithécanthropes dans une centrale nucléaire, finissant toujours par abandonner les délices incompréhensibles de la civilisation urbaine au profit du bon sens prosaïque et fainéant des campagnes. Les deux protagonistes de ce nouveau roman, un entrepreneur en faillite et un colonel à la retraite, se sentent d’ailleurs tellement peu à leur place dans leur époque qu’ils décident d’en finir avec la vie. Le destin les pousse à tenter de commettre leur geste exactement au même endroit, dans une grange à l’abandon : ils sympathisent et décident de proroger leur suicide, quitte à se faire exploser le caisson ensemble. L’idée est née : pourquoi ne pas rechercher d’autres dépressifs finlandais afin de se suicider en groupe plutôt que dans la solitude ? Les deux compères passent une annonce et récoltent des centaines de candidatures. Grâce au luxueux car de tourisme mis à leur disposition par un transporteur suicidaire, ils sillonnent le pays et embarquent dans leur périple une trentaine de postulants au grand saut. Baptisée « Association des Mortels Anonymes », la petite troupe sème la zizanie dans tous les endroits qu’elle traverse avant d’atteindre le but de son voyage : les impressionnantes falaises du Cap Nord, du haut desquelles le transporteur compte bien précipiter le bus dans l’Océan Arctique, histoire de finir en beauté. « Un grandiose accident illustrerait brillamment la puissance de l’action collective et montrerait que les Finlandais n’étaient pas seulement bons à se pendre maladroitement dans une grange vermoulue, mais étaient également capables, s’ils s’en donnaient la peine, de mettre en oeuvre une gigantesque hécatombe, un noble et tragique malheur ».

Comme le résume avec une goguenardise typique l’exergue choisie par le romancier (une maxime populaire du coin), »le plus grave dans la vie c’est la mort, mais ce n’est quand même pas si grave » : Paasilinna tourne la grande faucheuse et la dépression nerveuse en dérision avec une maestria, un sens de la formule et un humour froid parfaitement irrésistibles. Et donne avec ces Petits suicides entre amis l’un de ses meilleurs textes, pour peu que comparer parmi ceux-ci veuille dire quelque chose. Faut-il rire de tout ? Avec lui, vous n’avez de toutes façons pas le choix. Bon voyage.