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3
sur 5

Le blanc est sa couleur. C’est la formule qui nous vient à l’esprit lorsqu’on referme le beau livre d’Ariane Gardel, Le Poids de la neige.
Anne Monier est enceinte et doit se rendre à la clinique pour faire des examens. Le blanc est partout. Il y a d’abord la neige au-dehors. Et puis, il y a la chambre et sa pâleur aseptisée. Ce blanc, c’est le premier héros du livre, pourrait-on dire. Un lieu incontournable, un espace romanesque à habiter. C’est là, en tout cas, que l’héroïne est contrainte de vivre pour un moment.
Anne fait la connaissance du personnel soignant qui va et vient, comme autant de brèves parenthèses au sein de son désœuvrement. Entre les deux, il faut chasser le vide, le silence. Mais les souvenirs qui assaillent la jeune femme ne sont pas les plus légers à porter. La première vision, celle qui lui saute au visage, c’est celle de sa mère. Car c’est dans cette clinique qu’elle est morte, dans cette clinique qu’Anne l’a vue pour la dernière fois. La perte. Première expérience de vie qui devra assombrir ou, du moins, peser sur toutes les autres. Comment supporter ce fantôme et rester ici ? Anne entend sa voix, revoit son visage meurtri par la maladie. Et cette sage-femme qui marche « comme un héron »… Tout est là pour lui rappeler que le scandale d’une disparition préside à sa vie de jeune femme. Anne finit même par vivre dans le corps de sa mère, accomplissant à son tour les gestes anodins et quotidiens qui rythment la vie d’une patiente. « Je suis comme toi maintenant. » C’est qu’il est peut-être temps pour elle de faire le deuil de son deuil, elle qui va donner la vie…
Dans la solitude d’une chambre blanche, Anne laisse sa mémoire réinventer le film de son passé -la vie à deux (le père et la fille), les premiers hommes, ceux qu’elle a quittés (elle qui croyait qu’elle ne serait jamais capable de quitter)… Dans cet entrelacs de souvenirs, Ariane Gardel joue de la typographie, de la disposition des paragraphes, de l’italique, comme pour rendre à la voix de Anne son tremblement originel, son inquiétude. Ces brefs morceaux, formellement étranges, scandent le récit et on dirait presque les chansons qui ponctuent les comédies musicales. Projeté dans un univers à la Demy, on imagine Anne se mettant à chanter pour dire ce qui se joue au cœur de son intimité, raconter, démêler, comprendre. C’est ce lyrisme parcimonieux, au sein d’une prose pudique, qui émeut et fait qu’on accompagne Anne. Jusqu’où ? Elle le dit elle-même : « J’attends la fin de la tristesse. »