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3
sur 5

L’objet est tentant : Antonio Tabucchi, à la fois romancier et universitaire renommé, traducteur italien de Fernando Pessoa, rassemble quatre leçons qu’il a consacrées au poète portugais lors d’un colloque à l’E.H.E.S.S en 1994. On est séduit à l’idée d’y découvrir des rapprochements éclairants entre deux œuvres qui, à bien des titres, se ressemblent (Nocturne indien, par exemple, relève d’un rapport à autrui que Pessoa n’a cessé d’explorer tout au long de ses texte ). Cette attente est déçue dès le prologue : le point de vue adopté par Tabucchi est avant tout un point de vue universitaire. Mais, passée cette déception initiale, on ne peut être que conquis par la finesse des analyses de l’auteur. La première leçon notamment (« La nostalgie du possible et la fiction de la vérité ») pose en 30 pages l’essentiel des problèmes qui parcourent l’œuvre de Pessoa : la nostalgie de Pessoa n’étant pas, aux yeux de Tabucchi, une nostalgie du passé mais, paradoxalement, une nostalgie du présent ; et surtout les hétéronymes (nom donné par Pessoa aux personnages qu’il invente et qui deviennent poètes à part entière, producteurs de textes que Pessoa distingue des siens propres). Toutes les leçons ne sont pas aussi brillantes, mais jamais Tabucchi ne se contente d’un commentaire superficiel : il a manifestement pénétré dans ses fibres les plus intimes la poétique de Pessoa. La façon dont il rapproche les textes entre eux (éclairant souvent les obscurités des poèmes par des références au Livre de l’intranquillité, texte plus théorique), la place qu’il consacre aux mots du poète (beaucoup de citations dont la plupart sont en portugais et en français), tout cela ne peut pas déplaire à l’initié et permet au néophyte de se familiariser avec Pessoa. Au final, la critique sur Pessoa n’en est pas bouleversée, mais Tabucchi arrive à transmettre quelque chose de son amour pour le poète. Sans parler du charme qu’il y a toujours à écouter un grand écrivain parler d’un autre grand écrivain.