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3
sur 5

Constance et savoir-faire : Munoz Molina ne faillit décidément pas à l’exigeante réputation qu’ont contribué à forger les jalons romanesques d’une carrière exemplaire et, cédant à l’attrait des illusions et miroirs du genre fantastique, s’offre un court roman truffé d’allusions en guise d’exercice de style et de jeu littéraire subtil. Déroutant et mystificateur, le fruit de ses travaux se réclame explicitement d’une tradition de récits brefs et habiles dont Thomas Mann, Henry James ou Juan Carlos Onetti seraient les plus grands noms -à ces auspices encourageants s’ajoutent de surcroît ceux des deux fantômes immenses dont l’ombre domine toute l’histoire : Borges d’un côté (dont le poème Blind Pew ouvre le texte), Stevenson de l’autre (Pew est l’un des héros de l’Ile au trésor). Si l’on y ajoute encore les réminiscences inavouées du Vertigo d’Hitchcock, on comprendra que la richesse et l’érudition ne sont assurément pas les moindres qualités d’un roman qui n’en manque à l’évidence pas.

L’histoire, elle, met en scène deux personnages que tout ou presque sépare, espagnols l’un comme l’autre et bloqués par la neige dans la salle de transit de l’aéroport de Pittsburgh, en Pennsylvanie : le premier, universitaire, attend l’avion qui l’emmènera à Buenos Aires, où il doit donner une conférence sur un sonnet de Borges (Blind Pew, bien sûr) ; le second, un homme d’affaires madrilène insupportablement bavard, entreprend de lui conter l’étrange histoire qu’il vécut dans l’un des hôtels de la capitale argentine, il y a plusieurs années. Au quinzième étage d’un palace grand kitsch, la mystérieuse Carlota Fainberg se donna à lui deux nuits durant avant de disparaître et de le laisser à ses doutes, incapable de dissiper la brume énigmatique entourant dans son esprit le souvenir de ces inoubliables heures de volupté. Un piège sensuel et obsédant dans lequel sombrera à son tour notre chercheur en lettres espagnoles lorsque, au hasard d’une promenade dans Buenos Aires, quelques jours plus tard, il tombera sur le bâtiment délabré où descendait, à en croire son interlocuteur d’un jour, l’étrange Carlota Fainberg. Et Munoz Molina, aux prises avec un thème fantastique entre tous, d’effacer avec habileté la frontière de l’illusion et de la vérité, du mythe et du vécu, des rêves et des réalités ; si le texte doit être compris, comme il semble nous y inviter au travers du jeu des références, comme un hommage au roman de Stevenson, c’est un bien curieux trésor qu’incarne la femme fantasmatique et fascinante qui lui donne son titre. On goûtera au passage la verve sarcastique de l’auteur qui, non sans malice, se permet une série de piques railleuses sur les petits rapports de pouvoir mesquins qui animent le milieu universitaire américain (avec une mention particulière pour l’hilarant portrait de cette essayiste lesbienne infernale qui démolit avec haine le travail de notre impuissant narrateur). Le dernier charme de ce court roman, et non le moindre, tient sans doute à l’hommage rendu à l’âme secrète de Buenos Aires, dans les pas de son immortel bibliothécaire aveugle – »une ville impossible, un lieu lointain où jamais je ne parviendrai. » Du réel à l’imaginaire, un récit façonné avec maestria, auquel ne manque peut-être qu’une pointe d’originalité…