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L’histoire de la forêt de Fontainebleau, l’histoire surtout des relations que les hommes entretiennent avec elle offre la parfaite illustration des théories développées par Anne Cauquelin dans L’Invention du paysage : on y découvre ainsi de quelle manière ce qui est perçu comme du naturel relève d’une part d’un travail de construction étendu sur plusieurs centaines d’années, d’autre part d’éléments culturels organisant notre vision.

Dès le XIIe siècle et jusqu’à Louis XVI (son journal permet d’estimer à 189 254 le nombre d’animaux qu’il a abattus), la forêt devient le terrain de chasse favori des rois de France, qui la jugeaient également essentielle pour le bois qu’elle fournissait pour la construction des navires. Gérée dans cette optique par des maîtres forestiers, elle n’est alors qu’exceptionnellement perçue comme un lieu de plaisirs esthétiques. Il faut attendre le XIXe siècle pour qu’elle soit goûtée comme paysage. Le romantisme y imprime d’abord sa marque à travers l’œuvre d’un homme étonnant, Claude-François Denecourt, qui pendant plus de trente ans va explorer la forêt, en tracer les chemins, y créer grottes et lieux étranges, en répertorier et en nommer les arbres magnifiques, etc. Au fur et à mesure de l’élaboration de ce « décor » forestier, peintres (entre autres Corot, Courbet, Pissaro, Manet, Sisley, Cézanne, Monet et Renoir) et écrivains (Musset, Zola, Mallarmé, Conrad, Renard, etc.) gagnent les alentours et prennent, pendant plusieurs semaines, mois ou années, les paysages pour modèles. Ce seront leurs tableaux et leurs textes qui achèveront de donner à la forêt son statut de lieu à la fois « sauvage » et artistique. Un lieu qui, écrit Stevenson, « vous retire toute excuse pour mourir. Il n’y a rien ici pour limiter ou contrecarrer vos libres désirs. Ici, toutes les impudences du monde tapageur ont cessé de vous atteindre. Tous les chagrins qui font gémir, tous les repentirs qui rongent, tous ces discours sur le devoir qui ne sont pas de devoir, dans la grande paix, dans la lumière pure de ces bois, tombent comme un vêtement de votre corps. »

Reconnues par les bourgeois de Paris, les œuvres des artistes lancent la mode des promenades. Dans les années 1890, plus d’un million de Parisiens, par chemin de fer ou bateau, s’y rendent chaque année. Apparaissent les buvettes, marchands de souvenirs, objets en bois, en buis, cartes postales, pommes de pin, etc. Les premiers amoureux de la forêt commencent à reprocher à Denecourt de l’avoir rendue si accessible, aux peintres de l’avoir si bien fait connaître. Critiques qui s’amplifient avec le temps et se cristallisent aujourd’hui autour de l’action ambiguè d’un intervenant obligé : l’Office national des forêts, gestionnaire des forêts françaises depuis la fin des années 60. Anne Vallaeys le rappelle : la triple vocation (« préserver les ressources naturelles », « satisfaire les impératifs écologiques » et « exploiter la rentabilité des réserves forestières pour autofinancer la structure ») de l’ONF l’a conduit à mener pendant environ vingt ans une politique catastrophique pour la forêt : coupes trop nombreuses et mal réalisées, plantations géométriques et laides, remplacements de variétés d’arbres à poussée lente en faveur d’arbres rapidement exploitables, etc. Depuis quelques années, le discours de l’Office a changé, qui parle de « susciter l’imaginaire », « d’exprimer la profondeur du temps » et autres slogans poético-cucul. Car, mais cela l’auteur le rappelle moins, il n’y a guère que le discours qui a changé. L’ONF reste un « établissement public à caractère industriel et commercial » qui pense surtout à rendre les forêts françaises les plus rentables possibles, avec une vision à très court terme. Myopie d’autant plus impardonnable que la forêt est une entité vivante au rythme et aux cycles plus lents que ceux des ingénieurs éphémères qui la gèrent.

Peut-être est-ce donc par modestie qu’Anne Vallaeys se garde bien, tout au long d’un ouvrage riche d’informations, de prendre parti. Elle ouvre ses pages aux chasseurs comme aux écologistes, aux braconniers comme aux gardes-chasse, aux amoureux des bois comme à leurs gestionnaires, en veillant bien à ne jamais donner raison aux uns plus qu’aux autres. Peut-être est-ce aussi, malheureusement, à cause de la double vocation qu’elle a fixée à son livre : trouver le plus de lecteurs possible et n’en vexer aucun. Quand tous les livres seront ainsi, il ne nous restera, dans un élan de romantisme nostalgique, qu’à suivre l’écrivain oublié Hippolyte Castille. « Enfonçons-nous au fond de la forêt, plus au fond encore ; et, quand nous nous sentirons seuls, quand rien ne nous rappellera l’existence sociale de cet homme politique que l’on appelle l’homme, nous penserons qu’il est peut-être un moyen d’esquiver ce qui épuise notre courage. Nous grimperons, égarés, blêmes, à cet arbre où, enfant joueur, nous montions dénicher les pies. Et, sous le vain prétexte que nous manquons de gloire ou de monnaie, qu’une belle nous a trompés, nous attacherons la cravate que cette fille ourla peut-être, nous y passerons un cou ridicule et… »