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4
sur 5

Il aura attendu vingt romans pour associer enfin deux des grandes affaires de sa vie : le jazz et la littérature. Il y avait déjà eu, bien sûr, les essais et biographies consacrés à Lester Young, Bill Evans, Clifford Brown ou Coltrane ; le jazz n’était au demeurant pas très loin de son premier recueil de nouvelles, Jours de vin et de roses (du titre d’un standard fameux). En entrant dans la peau de Pops, alias Satchmo, alias Louis Armstrong en personne, Alain Gerber, inépuisable puits d’érudition musicale, homme de radio (les inconditionnels ne manquent jamais un épisode de son Black & blue hebdomadaire) et écrivain prolifique que son talent, comme souvent, prive d’une notoriété pourtant méritée, donne ce que l’on pourrait appeler son premier roman jazz. Ce sont les jeunes années du génie néo-orléanais que l’on découvrira ici. Les obsédés du trompettiste par la bouche duquel naîtra le visage du jazz d’aujourd’hui retrouveront dans ces pages badines et pleines d’humour les petites et grandes histoires dont est faite la légende ; les autres goûteront la savoureuse peinture d’une Louisiane début de siècle, des bas quartiers animés de sa célèbre capitale et d’un petit peuple haut en couleurs dont le romancier tire une pittoresque galerie de portraits. Le garnement traîne ses pieds nus de bouges scabreux en fanfares bruyantes, croise Jelly Roll Morton et Buddy Bolden en chemin, forme un quartet vocal qui augure plutôt bien de sa future carrière de chanteur et, envoyé dans un foyer de gosses abandonnés par un juge paresseux après avoir tiré un coup de revolver au ciel lors de la Saint-Sylvestre 1912, embouche le cornet qui va changer sa vie.

Gerber, muni d’une abondante documentation (des livres de souvenirs du héros à « cette mine de racontars pittoresques, de galéjades, de précisions plus qu’approximatives et de fausses informations avérées que représente le Jazzmen de Frederick Jr Ramsey et Charles Edward Ramsey »), raconte tout cela avec l’humour qu’on lui connaît et le swing naturel d’un style coloré et bondissant. Kid Ory, Baby Dodds, Mezz Mezzrow, Bix Beiderbecke (… et Tom Sawyer, découvert par le jeune mélomane, lu et relu jusqu’à en connaître les pages par coeur) traversent les chapitres de ce livre où, sans jamais employer le moindre mot tiré d’un manuel de solfège ou d’une revue spécialisée, Gerber écrit la musique comme si elle lui coulait devant les yeux, dans des métaphores parfaitement lumineuses ; là est sans doute la plus grande réussite de ces souvenirs minutieusement informés, chaleureux comme un solo décontracté et baignés, parfois, d’une nostalgie dont la source ne fait guère de doute. « Nous avons joué Saint Louis blues comme si notre vie en dépendait, sans avoir beaucoup à nous forcer, car ce n’était pas loin d’être la vérité. »