Voilà, nous rejoignons finalement le choeur de l’armée des défenseurs de Zack & Wiki. Une obligation, presque un sacerdoce : cette nouvelle et fragile licence made in Capcom risque en effet à tout instant de s’écrouler sous le poids des malentendus. Et de dégringoler tout au fond d’un gouffre commercial sans fond, conséquence naturelle d’une identité trop trouble, presque schizophrène. Zack & Wiki ne parvient pas à trouver son public, et si vous passez aussi, par ignorance ou par indifférence, à côté de ce petit bijou, inutile de vous sentir coupable : ce n’est pas de votre faute, Zack & Wiki ne sait pas vraiment lui-même à qui il s’adresse.

Il y a d’abord ce titre enfantin et cette jaquette pour le moins ambiguë. Sur une plate-forme comme la Wii, envahie par les adaptations low-cost de dessins animés neu-neu, la méfiance vis-à-vis des personnages colorés et souriants n’est pas un délit de sale gueule, mais un réflexe de consommateur avisé. Dès son introduction-tutorial, coincée dans un vieux coucou bon pour la casse, Zack & Wiki impose pourtant un univers fantaisiste bien à lui, une jolie ratatouille, jamais gnangnan, dans laquelle se mélangent – en vrac – Pirates des Caraïbes, Indiana Jones, Porco Rosso et les classiques de Shônen jump.

Après l’inévitable crash de son avion, l’apprenti pirate Zack découvre, au plus profond d’une jungle hostile, le crâne tout doré du capitaine Barbaros. Ce dernier lui demande alors de retrouver les autres parties manquantes de son corps – ou plutôt de son squelette – en échange d’un fabuleux trésor. Commence alors une passionnante chasse aux bibelots de valeur, dans divers mondes « à thèmes » (jungle, lave, glace, etc.). Ce scénario prétexte, pour le moins convenu, tiendrait presque déjà de la provocation au regard du passif du genre auquel il est rattaché : le point’n’click. Ce ne sera pas la seule. Non content de proposer un déroulement relativement linéaire, Zack & Wiki se permet aussi de se découper en petites missions autonomes, presque sans liens scénaristiques. Ah qu’il est loin le temps où un autre Zack (Zack Mac Kraken) se baladait, un peu hébété, dans tous les recoins de son aventure made in LucasArt avec un pain rassis ou un canard en plastique, sans trop savoir où, quand et comment les utiliser. Dans cette vision PC traditionnelle du point’n’click (de Monkey island à Day of the tentacle), si le soin apporté à l’écriture du scénario reste primordial, c’est aussi parce que les items s’inscrivent, sur la longueur, dans la logique d’une véritable progression narrative. Zack & Wiki refuse cette tradition du fil rouge : chaque niveau possède son propre cycle, avec ses propres puzzles, ses propres items, ses propres patterns sans jamais y revenir par la suite. Son découpage n’est pas romanesque, ni cinématographique. Il est pictural.

Zack & Wiki nous ramène à une époque où l’usage du monde tient dans un unique tableau. Sublimé par un cell-shading impeccable et un character design inventif, le jeu de Capcom est un point’n’click en fausse 2D. Mignon comme une maison de poupée, mais traître comme un donjon. Autant vous prévenir tout de suite : il vous faudra beaucoup de courage et de temps pour venir à bout de la petite vingtaine d’équations proposées par le titre. Ici, un jeu de miroir à la physique insoluble, là, un mécanisme d’horlogerie sadique qui permute les pièces d’un puzzle quand on pensait l’avoir complété. Plus loin, un cours de chimie aux effets contrariants. Zack & Wiki balade le joueur de conjectures en réfutations jusqu’à ce qu’il découvre la procédure parfaite. Un « périlleux voyage pour l’esprit » (comme se plaisent à le définir ses producteurs) qui teste la créativité du joueur, et l’évalue, comme un examinateur du Bac, par un système de scoring au nom barbare, l’HirameQ. Le jeu intègre en outre avec beaucoup d’astuce les fonctionnalités schizophrènes de la Wiimote (tour à tour scie, marteau, clé…) aux énigmes de plus en plus tordues. Aussi physique que cérébral, le titre y gagne un équilibre unique entre exercice intellectuel et plaisir manuel. mais brouille encore plus son identité déjà passablement brumeuse. Déjà bien décidé à réconcilier les contraires (ascèse de l’énigme et gesticulation hystérique héritée du party game), Zack & Wiki exalte également une vision très action / aventure du gameplay point’n’click. Les boss fights, par exemple, misent autant sur leur côté puzzle que sur les réflexes du joueur. De quoi finir de dérouter les puristes d’un genre aussi zen que le point’n click.

Récapitulons : un background enfantin mais pas tout-à-fait, du point’n’click morcelé qui refuse de choisir entre la concentration et la gesticulation. Mais à qui diable peut bien s’adresser Zack & Wiki ? Peut-être aux fans de Zelda… Avec son océan pochette-surprise, ses ilôts en forme de mini-donjons, ses puzzles basés sur les éléments, et son style graphique aussi naïf que flamboyant, Zack & Wiki porte à bout de bras l’héritage de Wind waker, dont il propose une version évoluée, ramassée, découpée en petites toiles colorées et délirantes. Mais à l’opposé de l’étrange mélancolie de l’oeuvre d’Aonuma et son rapport trouble avec le passif de la saga Zelda, Zack & Wiki n’est rien de plus qu’une bouteille à la mer avec un message optimiste et enjoué. En somme, une vraie carte aux trésors.

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