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4
sur 5

Héritier des Xenogears sur PlayStation, Xenoblade offre à la Wii le meilleur du RPG japonais. Un serial digital riche et généreux, au classicisme sublimé par des mécaniques limpides et une mise en scène virevoltante. Un jeu de répertoire à la virtuosité stimulante. Et après ? Les limites du genre contiennent parfois leur grandeur.

Qu’ajouter ? Le RPG est indiscutable. Victoire par K.O. Champion : coréen. Technique : massivement multijoueur. On ne lutte pas contre un poids lourd. Pas d’autres choix que l’épouser, esquiver ou jouer l’indifférent. Le RPG n’a a priori rien d’une énigme. D’un concept brumeux à dissiper. D’un grand objet théorique potentiel. Du plateau en carton à l’écran, pourtant des choses ont changé : matérialisation de l’espace, puissance du flux narratif, machinerie temporelle, représentation climatique. Depuis ses premiers succès, le genre évolue par touches, variations, souvent timides. On ne fait pas déplacer facilement les citadelles. Xenoblade chronicles en est une. Grandiose, superbe, ambitieuse, japonaise, à la lisière des géants, comme Final fantasy XII. Le jeu de Monolith a du souffle. Romanesque, aventureux, riche, il est porté par un enthousiasme égal à sa générosité. Dans la maison ancienne et sans cesse retapée du RPG jap, Xenoblade ne démolit rien, mais fait dans la rénovation de luxe. L’artisanat haut de gamme : combats en temps réel hyper dynamiques, finesse des mécaniques relationnelles, limpidité de l’interface, environnements gigantesques, abondance folle des quêtes, maîtrise de la mise en scène et du rythme, le jeu est rarement pris à défaut dans sa logique prométhéenne. Son beau souci de grandeur, d’appropriation des décors, se déployant de contrées en contrées, traversées par des héros de shonen quelconques mais attachants.

Xenoblade chronicles sublime la banalité de la nippon fantasy. Il force à l’exploration. Récompense le joueur vagabond. Entraîne dans la durée : beauté du jeu solo et du genre de dresser le principe d’intimité à son paroxysme, comme seule chose qui compte. Les grands RPG ont le goût des sagas foisonnantes qu’on habite comme les explorateurs de nouveaux continents. Ils disent quelque chose de Stevenson ou Melville à l’heure du digital et de la culture populaire. Avec Xenoblade, Monolith a refait ce pari qu’on croyait rabâché. Il tient son récit fleuve. Vers lequel on se pique parfois de bartlebysme, préférant ne pas en cocher toutes les zones, par paresse ou l’idée de conserver un objet inachevé. Non pas qui résiste ou devant lequel on baisserait les armes, faute de temps matériel ; ni comme une variante de monde persistant, mais pour le pari d’un imaginaire borgésien. Pour notre capacité à entraîner le jeu plus loin, le faire déborder de ses propres limites vers des constellations personnelles. La grandeur tubulaire de Xenoblade accentue les facettes classiques du RPG, en s’accaparant les possibles d’ordinaire réservés aux mondes ouverts.

S’il ne manque rien, à Xenoblade, pour s’imposer comme le RPG star de la Wii (comme le fut Baten kaitos sur GameCube), il est à son corps défendant un jeu de répertoire. Un jeu virtuose, dont il ne faut sans doute rien attendre de plus, qu’il faut accueillir comme tel, avec sa magnificence, mais qui reste aussi astreint aux limites du genre. La fabrique de mondes foisonnants des RPG est un calcul entendu, frémissant par habitude à l’idée de transgresser ses univers fermés. La peur de l’ambigüité et d’écrire des scénarios aux motifs plus subtils semble infranchissable. Le genre a besoin comme de son essence d’indexer l’imaginaire sur des univers clos et autonomes. Des bulles parfaites de fiction qui ne s’excèdent que dans l’expérience esthétique promise au joueur. Il n’y a pas de métaphysique du RPG qui soit un appel à un regard extérieur. Mais c’est aussi pour ça et parce qu’il se déploie dans le temps, comme une série télévisée, que le genre génère cette puissante forme d’intimité dont la seule véritable extériorité possible est notre mémoire. Le souvenir du jeu, infusé par la durée étendue, est l’ultime et probablement miraculeux pic du RPG (ce qui fait encore d’un Final fantasy VII une madeleine incontestable). Cette magie d’avoir habité un monde est semblable au voyage. Elle ne s’oppose pas à la réalité, mais la complète, dans un processus intérieur unique que seul le jeu vidéo peut produire. Une poésie de l’intime dont ce Xenoblade, en dépit de son univers coupé du monde, entretient la flamme.