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Quand on est passionné d’art roman et éditeur multimédia, comment résister à partager sa passion via les nouvelles technologies ? Rémy Prin et la société Cosei, en tout cas, succombent pour la seconde fois : après Aulnay, Voyage au cœur des pierres romanes, ils publient un nouveau CD-Rom sur l’art religieux du premier Moyen Age : Visages, l’imaginaire des pierres romanes.
Ce CD-Rom ne se veut pas encyclopédique, ni même guide touristique. Il assume une « démarche de création », comme le dit l’éditeur. Il invite en effet à la contemplation poétique des visages sculptés qui ornent les chapiteaux, les tympans, les trumeaux, les modillons des églises. Rafraîchissons-nous la mémoire : le tympan, c’est la partie sculptée au-dessus du portail d’une église ; le trumeau, c’est le pilier central divisant en deux le portail ; les modillons, ce sont les ornements saillants répétés régulièrement sous les corniches extérieures des toits, et qui donnent l’impression qu’ils soutiennent ces toits. Sur ces parties, les artistes romans se sont ingéniés à sculpter une foule de personnages ou de visages qui témoignent de l’imaginaire extraordinaire de l’époque. Rémy Prin les a photographiés dans sa région, le Poitou, et en Catalogne. Réunies sur ce titre, les photographies témoignent d’un regard authentique et connaisseur, loin des photos souvent consensuelles des agences. Mais ce regard, Rémy Prin l’exprime aussi par sa plume : déjà auteur de plusieurs recueils poétiques, il a spécialement écrit pour ce titre vingt-six poèmes originaux, autour desquels s’organise la présentation thématique des visages. « Quelles paroles naissent des pierres, après des siècles de présence ? » se demande-t-il. Les textes sont lus sur un fond musical, et accompagnent une mise en scène animée des photographies. Tout ça s’opère à travers une réalisation très classique, mais soignée, qui crée une atmosphère de recueillement, en accord avec la vocation spirituelle du titre : interface graphique sobre, métaphore stellaire appropriée, extraits sonores de musiques anciennes ou de création, diction solennelle mais sensible de la comédienne et animation en fondus enchaînés.
Bien sûr, cette présentation peut paraître cérémonieuse, mais il serait dommage de s’arrêter à cela. Il faut aller chercher ailleurs l’intérêt et l’originalité de ce titre : ils résident plutôt dans la surprise que représente la vue souvent inédite de ces visages à l’esthétique très éloignée de la nôtre. Si éloignée d’ailleurs qu’elle ne séduira sans doute pas tout le monde ! Leur contemplation nous plonge en effet dans une véritable étrangeté, nous bouscule même, avec des visages tantôt doux, tantôt monstrueux, souvent bouleversants. Mais si on sait franchir ce cap, les figures peuvent alors devenir fascinantes.

Là, évidemment, il s’agit d’en savoir plus… On veut fouiller soi-même dans la base de photos, regarder les sculptures sous tous les angles, tout apprendre sur elles. Hélas -et c’est là que le bât blesse-, les possibilités offertes en la matière se révèlent décevantes. On nous oblige à rester spectateur des animations musicales et poétiques sans nous laisser véritablement libre d’explorer les photographies. Seules cinq photos, grand maximum, sont accessibles librement pour chacune des vingt-six animations. Pour voir l’ensemble des photos, il faut revenir à l’écran de menu après chaque série de cinq, ce qui rend la consultation laborieuse et finit par lasser. L’outil de loupe n’est accessible que sur certaines photos. On aurait aimé l’avoir plus souvent. En fait, on ne manipule pas assez dans ce CD-Rom, on est trop spectateur, pas assez acteur. Sans doute une telle consultation aurait été parfaite dans une exposition, projetée sur grand écran ou sur une borne interactive. Mais à consulter chez soi, on regrette d’avoir si peu d’informations et d’illustrations à se mettre sous la dent après avoir vu l’animation, notamment dans la partie « Repère », censée expliquer chaque thème et indiquer les lieux où sont prises les photos. Dommage. L’enthousiasme né au premier abord devant la surprise des visages finit par retomber, et par créer un sentiment de frustration : la sobriété de la présentation, qui relève d’un parti pris respectable, ne justifie pas pour autant la pauvreté des informations et des moyens d’exploration.