Au coeur du succès d’audience record du documentaire Apocalypse, diffusé sur France 2, il y avait ce glissement visuel et sémantique singulier. La couleur et le travail de retouches d’images d’archive sortaient de son rôle d’épouvantail historique le régime nazi et lui donnaient une dimension effroyablement familière. La figure du mal absolu, Hitler, portait des vêtements dont on pouvait décrire les coutures, ouvrait des yeux dont on pouvait détailler la pigmentation. L’horreur militaro-politique était sortie de ce noir et blanc, fidèle à la technique de l’époque mais dangereusement confortable par la mise à distance qu’il imposait à son public le plus jeune n’ayant jamais connu que la couleur. S’il on peut sans doute contester le réalisme du résultat (et de nombreux historiens ne s’en sont pas privés), difficile en revanche de nier l’impression de réalité, saisissante qui soudain faisait des années 40, un bien plus proche hier. The saboteur, modeste jeu d’action – infiltration dans un Paris (de carte postale) occupée arrive au même résultat par la méthode inverse : c’est son noir et blanc inspiré de Sin City et de l’expressionnisme allemand (entre autres influences) qui dessine les contours ludo géographique de l’oppression et rend tangible la menace.

Le joueur y incarne un pilote de course, Sean Devlin dont les origines irlandaises permettent à Pandemic de tailler un héros jouissivement mal dégrossi. Et dont les moments d’inaction dès les premières minutes du jeu, une fois la manette posée (s’allumant clope sur clope ou s’envoyant une lampée de whisky) laisse entrevoir des moeurs gaillardes. Bien qu’inspiré d’un pilote de course et résistant ayant réellement existé, William Grover-Williams, Sean Devlin et tout l’univers de The Saboteur lorgne vers la fiction d’action aventure d’obédience pulp occultant la part la plus sombre de l’occupation (les rafles, la déportation…) au profit d’un contexte plus basique, fonctionnel et (on peut le regretter) dépolitisé. Il y est donc question de résistance et de libération mais sous le prisme unique de l’infiltration et du sabotage dans un open world prodigue en mission annexe mais, comme dans The Mercenaries (la série phare de Pandemic), aux ambitions serrées qui se résument à poser des charges explosives sur des points stratégiques (tour de garde, canons, tanks, radar…) et à jouer de l’arme à feu sur les détachement épars. Pandemic n’a (ou plutôt « n’avait » puisque le studio vient de fermer ses portes) ni les moyens d’un Rockstar Games ni ceux d’un Ubisoft Montréal. Soit. Le Paris open world fait peu de cas du réalisme et propose avant tout une ambiance au relent de jazz que diffusent les autoradios de voiture d’époque et permet de relier la Picardie et la tour Eiffel en moins de cinq minutes.

Pourtant, ces libertés historico géographique prises qui inscrivent définitivement The Saboteur du côté du divertissement bad ass grand spectacle peinent aussi à se voir utiliser par un scénario et des missions principales à la hauteur de sa brillante intuition esthétique. Trop fidèle aux canons du GTA-like (quoique matiné de la verticalité d’ Assassin’s creed), l’énergie d’un personnage aussi bien trempé que Sean se perd dans des séquences d’assassinat, de vol d’objet et de libération de prisonnier sans grand relief. Des missions plus amples et aventureuses (à bord d’un zeppelin, dans les inquiétantes catacombes parisiennes ou sur la tour Eiffel) font montre d’une maîtrise redoublée, d’un sens du rythme et de la mise en scène bien plus généreux mais elles se trouvent trop espacées dans le temps pour constituer autre chose que de louables exceptions à la règle.

En fait, The Saboteur est à l’image de ses nombreux partis pris, potentiellement féconds mais mal assumés. Un héros haut en couleur, charismatique, bourru et anarchiste dont le gameplay manque de refléter ses traits de caractère les plus pittoresques et dont l’accent irlandais original a été remplacés par un doublage français tout juste correct (pas de VOST, dommage). Un noir et blanc habillant un Paris splendide mais dont la symbolique et la spatialisation ne modifie jamais en profondeur la proposition de jeu. Un contexte d’occupation originale (compte tenu que la seconde guerre mondiale constitue un genre vidéo ludique à elle seule) mais dont les croix gammées sont devenues des croix de Thulé (la faute à une législation européenne et plus précisément allemande très stricte sur l’utilisation de la Svastika), et dont les ennemis, les nazis eux-mêmes semblent à quelques « papire bitteu » près, interchangeables. N’importe quel régime militaire fasciste familier des joueurs aurait fait l’affaire bien que personne n’attendait vraiment ingame le contexte de manipulation politique d’une société intégrale telle décrite par Lagrandé ou une galerie de salauds digne d’Inglourious basterds.

Avec la disparition de Pandemic qui livre ici quelques fulgurances esthétiques, scénaristiques et ludiques inhabituelles en guise de champs du cygne, The Saboteur prend les teintes d’un soldat tombé quelques heures la fin de la guerre. S’il avait été mieux préparé, il aurait pu connaître un destin meilleur. Il s’est battu pour ça. Il restera dans la mémoire des joueurs prisonnier de ses lacunes et pourtant entêtant comme une photo en noir et blanc ou un vieil air de jazz. A quelques heures de la gloire et de l’arrivée de la couleur, à quelques mois de développement de l’équilibre.

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