Entrez dans un magasin de jeu vidéo, de préférence une grande enseigne, dirigez-vous crânement vers le premier vendeur de 18 ans venu, et demandez-lui si Shiren est en stock. Un rogue-like, par l’équipe derrière Pokémon : Donjon mystère, équipe de secours… Vous rougissez sans doute un peu. Ca fait toujours ça, un adulte qui parle de Pokémon. Non vraiment, il ne voit pas. Shiren the wanderer, remake d’un classique de la SNES sorti au Japon en 1995, est arrivé en France dans le plus grand anonymat, et le rogue-like est un genre réservé aux plus déterminés des nerds. Les dérivés de Rogue (1980) constituent une vaste famille de RPG à la recette éprouvée : générez un donjon aléatoirement, remplissez-le de monstres et de trésors, jetez-y le joueur désarmé et sans nourriture, avec un seul but : atteindre le dernier niveau, au fond du souterrain. Le gameplay est strictement au tour par tour : chaque pas, chaque action qu’entreprend le joueur entraîne une réaction des créatures qui l’entourent. Pour survivre, il faut la dextérité mentale d’un joueur d’échecs, et l’erreur ne pardonne pas : lorsque le personnage meurt, on reprend du début. Pour parfaire le tableau, il faut rappeler que sur PC le genre se caractérise habituellement par des graphismes en ASCII et une interface qui a la fâcheuse habitude d’utiliser toutes les touches du clavier.

Le miracle de Shiren est de rendre le genre accessible grâce à une interface limpide. On sent bien que les développeurs de Chunsoft ont fait leurs classes chez Enix : le jeu a la clarté d’un Dragon quest, des menus bien pensés et des graphismes aux traits simples mais efficaces. Shiren s’inscrit tranquillement dans la tradition du rogue-like, loin de l’exubérance baroque d’un Dwarf fortress. Seules concessions à la modernité, la possibilité de stocker des objets précieux dans les entrepôts qui parsèment le jeu, et l’introduction d’une forme de progression : en accomplissant des quêtes secondaires ponctuées de mignonnes saynètes, le vagabond Shiren s’adjoint des compagnons de route, un mendiant en cosplay de Zatoichi, une jeune fille au caractère de gorgone, un frère benêt et glouton. Les sprites et la musique, à peine retouchés, ont la fraîcheur bucolique des RPG classiques de la SNES : un moment de l’histoire vidéoludique conservé dans sa pureté. Pourtant, Shiren n’a rien perdu sur DS de sa redoutable efficacité, et s’adapte parfaitement à la portable. On peut interrompre la partie et replonger directement à tout point de l’aventure sans être désorienté.

On pourrait craindre la lassitude : le donjon principal comporte 30 étages, et il faudra bien des tentatives pour terminer l’ascension de la Montagne qui se dresse face au joueur. S’il est vrai que les premiers étages deviennent rapidement trop faciles, même un joueur expérimenté peut trouver la mort dès le début du voyage. En outre, l’exploration est nécessaire pour accumuler un pactole d’expérience et d’objets permettant de s’en tirer dans les niveaux les plus ardus. C’est ainsi que le jeu de Chunsoft crée une tension constante, confinant parfois à l’angoisse du survival. La mort attend Shiren à chaque tournant, l’attention ne doit jamais se relâcher. Combien de parties apparemment prometteuses se terminent en déroute à cause d’un excès de confiance… Cette perpétuelle menace rend la progression d’autant plus exaltante. Chercher désespérément la sortie, avec à peine un mince trait de vie, plus d’objet de soin et des monstres aux trousses, utiliser une baguette de téléportation ou un parchemin pour paralyser temporairement la faucheuse qui vous fait face ; grand moment de jeu, souvent retrouvé au fil des niveaux de Shiren. Et l’aventure a du coffre : une fois la quête principale terminée, il reste encore à achever un mode puzzle des plus retors, et surtout des labyrinthes supplémentaires, qui modifient les règles du jeu. Dans le donjon du dieu de la cuisine, il faut dévorer les monstres pour acquérir leurs pouvoirs, tandis que la caverne des pièges, oblige Shiren à utiliser intelligemment les chausse-trappes qui jonchent le sol.

Difficile d’échapper à la mort et au game-over afférent. Mais le joueur de rogue-like apprend vite à accepter cet aléa, et développe un stoïcisme à toute épreuve. Jouer à Shiren, c’est apprendre à mourir. La mort est autant une leçon qu’un échec, et en ce sens Shiren se pratique comme un jeu d’action old-school. Qui irait se plaindre de recommencer depuis le début lorsque Mario a épuisé toutes ses vies ? Le donjon principal peut se boucler en une heure pour qui maîtrise parfaitement le système, mais cette maîtrise nécessite des heures de pratique. La variété proprement émergente des situations introduit un élément de surprise à chaque mort. C’est même un plaisir que résume parfaitement l’acronyme « YASD » (Yet another stupid death) : être transformé en boule de riz, mourir de faim après qu’un fantôme ait maudit votre jarre à provisions, voir la dernière potion de soin qui vous restait se transformer en monstre… Joyeusement retors, Shiren ne cesse de vous jouer de mauvais tours ; et c’est pourtant bien difficile de lui en vouloir. C’est même avec un gai masochisme qu’on en redemande, parce que quand le jeu est injuste, c’est toujours en manière de clin d’oeil. Délivrez une jeune fille d’une malédiction, pour tout remerciement, et elle vous aveuglera ; sûr qu’en imaginant ça, les développeurs ont du s’esclaffer. Au delà des coups de Jarnac scriptés, la richesse du système de jeu génère une foule d’histoires uniques qui renouvellent sans cesse le plaisir de jeu. Malgré le caractère aléatoire des situations, on a presque toujours la conviction qu’en jouant mieux, en étant plus créatif ou plus prudent, on aurait pu trouver un échappatoire.

Perdu dans un labyrinthe, entouré de monstres, réduit à économiser le moindre objet qui pourrait le sauver, Shiren est bien loin du super-héros vidéoludique traditionnel : il est humain, et donc éminemment mortel. Mais pas de désespoir chez Chunsoft : après chaque mort, le personnage se réincarne immédiatement au village de départ, prêt pour une nouvelle aventure. Et il repart plus sage et plus fort puisque, dans sa sagesse bouddhique, Shiren tient compte des bonnes actions passées, et les récompense. Ecole de modestie et d’obstination, classique rigolard et sévère, ce Mystery dungeon est avant tout un magistral jeu-système, dur comme le diamant ; une des expériences les plus nécessaires et les plus fascinantes disponibles sur DS. Dans le cadre étroit qu’il se fixe, le classique de Chunsoft frôle la perfection. La petite confrérie des « shirenistes » goûte un plaisir discret et sereinement pervers. Pour se joindre à eux, le voyage est exigeant, mais la porte du donjon reste ouverte.

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