4
sur 5

Plutôt que de laisser sa franchise s’éterniser et se vider de sa substance d’épisode en épisode, le studio Rocksteady a préféré opter pour une conclusion épique en faisant imploser la saga des Batman : Arkham avec ce quatrième et ultime volet. Dès le deuxième épisode, Batman : Arkham City, l’univers de la série a été étoffé en enrichissant abondamment le gameplay, réorientant le jeu dans un cadre plus ouvert tout en développant ses spécificités. Mais cette fois-ci, les efforts déployés par les développeurs pour briser la routine des phases d’action habituelles apparaissent plus visiblement, donc plus artificiellement, comme l’intervention d’un autre protagoniste pendant les combats et l’infiltration ou la possibilité d’interagir avec des éléments du décor. Des idées appréciables et impeccablement réalisées mais qui ne font qu’agrémenter une action déjà parfaitement au point depuis Arkham City et à laquelle elles n’apportent pas grand-chose, signe que l’essoufflement n’est pas loin.

Heureusement, Arkham Knight ne se contente pas de ces ajouts. En augmentant la taille de la carte au fil des jeux, le studio britannique change la façon de jouer et de faire évoluer Batman : exploration de couloirs de l’asile d’Arkham dans le premier volet, voltige en grappin au milieu d’un quartier fermé de Gotham dans le second et ballade motorisée dans toute la ville ici. La Batmobile est donc le nouveau centre de gravité du gameplay qui a été entièrement repensé en conséquence. Les designers en ont fait un engin polymorphe, à la fois super bolide qui dérape entre les ruelles en bousillant les murs, et char d’assaut tactique tout terrain qui se déplace en crabe, capable d’affronter des dizaines de tanks à lui tout seul. Bien plus qu’un simple accessoire, la voiture mythique est aussi l’équivalent mécanique de Batman, un prolongement de lui-même, son double d’acier (qu’il peut d’ailleurs manipuler à distance). Omniprésente dans le jeu (ce qui peut déplaire), elle permet à Batman de se transformer en un one-man-army redoutable, prêt à affronter une légion entière de mercenaires ayant pris d’assaut Gotham City dont toute la population a été évacuée.

Ce prétexte du scénario permet d’ailleurs de contourner la principale problématique de l’Open World qu’est la reproduction de la vie urbaine. Cela pourrait passer pour une forme de facilité si la véritable ambition de Rocksteady n’était pas tout autre. De son architecture cauchemardesque à son infrastructure absurde, Gotham n’a rien d’un lieu d’habitation. Il s’agit plutôt d’un terrain de jeu abstrait totalement dédié à l’exploration, dans lequel l’homme chauve-souris se déplace avec une aisance et une fluidité exceptionnelles. Foisonnant de détails, il fait constamment référence à une partie de l’histoire de Batman, tel un musée géant qui lui serait consacré. Autrement dit, pour lui, tout y fait signe, preuve manifeste de sa paranoïa qui s’y reflète obsessionnellement. C’est une ville mentale, un lieu de perdition où défile en boucle le trauma de la scène primitive de Bruce Wayne. En poursuivant ce qui a déjà été entamé dans les précédents opus de la saga, Arkham Knight s’approprie totalement la mythologie du Dark Knight (des films de Nolan à la série des années 60) pour élaborer un voyage introspectif où la trame narrative s’effondre sous les fêlures psychologiques.

C’est là qu’intervient le Joker, dont le cadavre est incinéré (par le joueur) dans une introduction étrange, et qui revient ici sous forme d’hallucinations. À chaque coin de rue, le clown sinistre apparaît et commente l’action, tourmente Batman et aide même, ultime perversion, le joueur dans la progression. Si le superhéros est équipé pour vaincre une armée hi-tech, il restera impuissant face à ses propres remords. Hanté par une culpabilité qui se matérialise sous les traits de son ennemi juré, le justicier réalise que le Joker n’est pas seulement la vraie Némésis de l’histoire, mais aussi une part de lui-même. Leur relation, déjà complexe, devient ici un fardeau ambigu qui pèse considérablement sur une quête dont l’objet se dérobe à mesure que le récit progresse : Batman est-il animé par la soif de justice ? Le désir de vengeance ? Le besoin de rédemption ? Ou la fuite de ses pulsions meurtrières ? Au-delà de sa perfection technique et de sa direction artistique colossale, c’est en soulevant ces questions et en semant le doute sur la nature du feu qui consume son héros que Batman : Arkham Knight prend son véritable envol.

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