Certains développeurs possèdent encore cette aura qui renvoie à nos premiers émois vidéoludiques, à nos premiers jeux en import, lorsqu’on fantasmait sur les jaquettes japonaises hyper stylées et qu’on fonçait rue Keller, ou à Pyramide pour remplir notre bibliothèque de mangas que personne ne pouvait lire. Ressusciter cette émotion juvénile d’une époque pleine de promesses, où chacun était un peu chercheur d’or n’est pas chose facile. Treasure est un des derniers studios à en être capables. Pour les initiés, l’annonce d’un nouveau titre Treasure occasionne toujours, au minimum, une petite vague d’enthousiasme amoureux, une attente de coeurs fidèles potentiellement comparable, toutes proportions gardées, à la sortie d’un Zelda. Car oui, Treasure ne s’adresse qu’à une petite niche de gamers, souvent hardcore, qui continuent de vénérer le SHMUP (les leurs surtout : Radiant Silvergun, Ikaruga, Sin and punishment, Gradius V) à une époque où le FPS règne en maître.

Forcément, lorsqu’on apprend que Treasure prépare un nouveau titre sur DS après deux versions de Bleach – tout simplement les meilleurs jeux de fight sur portable -, notre coeur s’emballe. D’autant qu’il s’agit d’une nouvelle version de Bangai-O, shoot bizarroïde sorti en 2000 sur N64 et Dreamcast : l’occasion idéale pour dépoussiérer la DS qui traînait dans un coin depuis la sortie de Contra 4. Sur DS, Bangai-O devient Bangai-O spirits, en import pour le moment, en attendant une sortie européenne cet été. A première vue, si on se contente de jeter quelques coups d’oeil à des screenshots ou des vidéos, le jeu de Treasure a tout du bidule un peu trop atypique auquel on n’est pas très sûr d’avoir envie de jouer. Pour apprécier pleinement Bangai-O, mieux vaut le prendre en main, apprendre à l’aimer, au-delà de la première vingtaine de niveaux qui fait office de tutorial. Ceux qui n’ont jamais touché au Bangai-O original risquent en effet d’être un peu déçus par ce premier contact, voire déroutés. Pas évident de saisir tous les mécanismes du gameplay, encore moins ses subtilités. Et puis autant être clair, ce n’est pas très beau. Le mecha qu’on contrôle est minuscule, comme les ennemis – en dehors des boss et mid-boss et autres structures à détruire. C’est basique, ça ne cherche pas vraiment à séduire. Preuve de ce je-m’en-foutisme technique réjouissant : ça rame à mort.

Mais une fois qu’on avance dans le jeu, structuré en un free-play de 160 niveaux accessibles d’emblée, avec difficulté progressive, son ton insolent, son style foutraque, son esprit joyeusement bordélique et surtout la richesse de son gameplay rendent complètement accro. On comprend vite son originalité : Bangai-O ne ressemble à rien, sauf un improbable crossover entre le SHMUP et le puzzle game – plus quelques réminiscences de plates-formes. Le principe ? Détruire une ou plusieurs cibles dans des niveaux/tableaux fermés, à différents types de scrolling (2D). Entre des passages plutôt shoot et d’autres plutôt casse-tête -dans lesquels il n’y a parfois aucun ennemi, juste des éléments à détruire ou à déplacer dans un certain ordre -, Bangai-O varie sans cesse, certains niveaux pouvent être bouclés en moins de 5 secondes, alors que d’autres, au contraire, demandent un sens accrû de la stratégie, de la réflexion, et du timing. Et preuve que Treasure sait à qui il parle, le jeu ose le jamais vu : mettre le joueur devant l’abîme de son échec en l’obligeant à appuyer sur start pour recommencer, sans prévenir, lorsqu’il reste bloqué devant un objectif. Casuals s’abstenir. Ce n’est pas tout : à la variété des niveaux (qui emprunte aussi bien au labyrinthe qu’à Pac-man, entre autres références avec R-Type), s’ajoute aussi le choix des armes. Encore une fois Treasure impose son savoir-faire : cette science du gameplay, mélangeant le style et la diversité des applications pour de multiples situations, voire ici un brin de personnalisation, donne au jeu une réelle plus value. Et pour parfaire l’ensemble, chaque niveau nous accueille avec une punchline mélangeant argot de bad boys du Kansaï et style pompeusement littéraire ou ouvertement geek. Ce qui donne au jeu une ambiance à lui, délirante et baroque, typiquement japonaise (très shonen aussi), orientée sur la propre folie de son univers, sa démesure explosive presque anar (certains niveaux affichent tellement de sprites que la DS menace d’imploser).

Plus anti-shoot que shoot, Bangai-O n’est pas celui qu’on croit. Le but n’est jamais d’éviter les tirs ennemis, ses faux airs de manic ne sont rien de plus qu’un leurre. Le jeu repose davantage sur leur destruction, généralement grâce aux armes spéciales pouvant envoyer jusqu’à une centaine de missiles, dont on peut maximiser l’effet par un counter combo à placer au moment de l’impact. Un principe qui change tout et dont on aura du mal à de se lasser : ces nuées de tirs à recharger en ramassant des fruits lâchés par les ennemis (oui, on ne va pas s’attarder sur le scénario) sont du plus bel effet, on jubile devant un tel sentiment de toute puissance. Si Bangai-O déroute un peu au début, une fois saisi son état d’esprit, il se révèle comme une véritable cure de jouvence. Un jeu d’apparence simple mais très complet et varié, sur la base d’un game design pot-pourri qui fait toute son originalité. Et puis pas de doutes, Treasure nous aime : en plus des 160 stages de base (certains sont bien retors), il faut ajouter le système très motivant du scoring, la possibilité de jouer à plusieurs, et comme si ça ne suffisait pas, un éditeur de niveaux avec possibilité d’insérer ses propres musiques. Le potentiel de Bangai-O est presque inépuisable.

Il faut enfin prendre la mesure d’un titre comme Bangai-O spirits. Un peu passe-partout dans l’océan des softs qui sortent sur DS au Japon, le jeu est pourtant un véritable bras d’honneur aux conventions de l’époque. Techniquement, ça rame comme si Treasure avait pris un malin plaisir à pousser la machine dans ses derniers retranchements, histoire de se marrer un bon coup. Niveau gameplay, c’est l’anti-casual gaming par excellence : à la huche le stylet, on utilise chaque bouton de la console et il va falloir persévérer. Le jeu ne rentre dans aucun critère, même pas, bizarrement, dans celui du remake d’un soft vieux de huit ans. Ni rétro, ni nostalgique, Bangai-O spirits parvient à réactualiser une formule, à la faire exister aujourd’hui dans un nouveau contexte, plus récent. C’est peut-être ça le plus beau : Treasure perpétue une forme de classicisme qui s’adapte ou maintient sa ligne directrice en fonction des supports. Leur rapport quasi artisanal au jeu vidéo, qui perdure malgré les évolutions de l’industrie, impose un respect éternel et total pour leur entêtement à faire perdurer une certaine idée du jeu vidéo qui se fiche de son époque, voire qui s’en amuse. A sa manière, Bangai-O a quelque chose de follement séduisant par son côté joyeusement kamikaze.

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