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Vitalic, aka Pascal Arbez, a bénéficié récemment d’un petit sentiment de déception populaire touchant le nouvel album des Daft Punk (nous on l’a bien aimé, pourtant), pour devenir le nouveau champion hexagonal de la cause techno. Avec Ok cowboy, un album bourré de mélodies, mais résolument techno, il s’impose dans les tracklisting du printemps. Certains trouvent ça bourrin, d’autres trouvent ça très fin. Jugez sur pièces.

Chronic’art : On peut parler de tes débuts ? Comment as-tu commencé la musique électronique ? Aux moments des raves ?

Pascal Arbez : Oui, dans la deuxième partie des années 90. J’aimais bien ce qui était bleep, des choses plutôt minimales et pas trop mélodiques. Petit à petit ça a changé, maintenant c’est le contraire : je fais des choses moins minimales et plus mélodiques. Le deuxième disque que j’ai fait était plutôt trance. J’en écoutais beaucoup au moment du pic de la trance, ça s’entend un peu dans ce que j’ai fait.

Qu’est-ce que tu retiens de l’époque des raves ? C’est un mouvement qui, tel qu’il était alors, a disparu, non ?

Il y en a encore, mais c’est beaucoup moins soutenu que dans les années 90. Je parle des raves, pas des Technival. La rave est beaucoup plus faible qu’avant. Je joue moi-même plutôt désormais en club ou en festival. De plus en plus de festivals rock d’ailleurs.

Il y a eu un « retour du rock ». Toi-même tu as inséré des guitares électriques dans tes morceaux. Tu penses que la techno, la musique électronique a besoin d’investir d’autres champs musicaux pour évoluer, pour devenir plus populaire ?

Je ne sais pas si c’est pour devenir plus populaire. Il y a la musique électronique pure et dure, je n’en fais pas, je n’en ai jamais fait, sauf à mes tous débuts. J’ai toujours intégré des éléments extérieurs à la techno pour composer. Mais mes guitares électriques sont des fausses guitares électriques par exemple. Je ne cherche pas à faire croire que ce sont des vraies. Je cherche plutôt à reproduire l’effet que peut faire une guitare électrique plutôt qu’utiliser une véritable guitare électrique. C’est une manière de transposer l’énergie du rock dans la techno. Je n’ai jamais été un grand fan de rock, je ne suis pas érudit là-dessus.

Ton credo, c’est la musique électronique, la techno, la house aussi ?

Pas trop la house, non. Ca fait partie de ce que j’aime le moins. Plutôt la techno, la disco, Moroder. Le côté épique de Moroder, très dansant et en même temps ultra mélodique me plait beaucoup.

C’était aussi un « personnage », Moroder, avec ses pochettes de disques. Toi-même, tu essaies de créer un personnage, Vitalic ?
Non, pas vraiment. Je suis assez discret de manière générale. J’ai fait des fausses bios, parce que je trouvais ça marrant. Le côté mystérieux autour de moi se fait naturellement. Quand on a réfléchi, avec Pias, sur les directions à donner par rapport aux photos, à l’image, on ne trouvait pas naturel, compte tenu de la musique que je faisais, de produire les images habituelle de l’artiste, en gros plan.

La musique électronique a souvent été synonyme d’anonymat. Toi, tu veux prolonger cette dimension, la détourner ?

Mon image est dans le prolongement de ma discrétion naturelle. Le côté « outsider ». C’est vrai que la musique électronique a privilégié des Djs sans noms, sans visages. Moi, je ne cherche pas à me cacher particulièrement, je n’apparais pas masqué par exemple. Mais je ne veux pas me mettre en avant non plus, raconter ma vie ne me semble pas très intéressant. D’autres musiciens électroniques développent au contraire le côté « culte de la personnalité »…

Daft Punk ?

Oui, c’est pas mal d’ailleurs. Leur anonymat, leurs masques leur ont ouvert des portes. Ca leur donne beaucoup de liberté par rapport à ce qu’ils veulent montrer, représenter : un coup un chien, un coup des robots… Maintenant, je suis assez loin moi-même de cette manière de se présenter. Mais Daft Punk est un groupe qui m’a marqué.

Oui, il y a une dimension pop dans tes morceaux qui évoque un peu les Daft de Discovery.

Moi ce que j’aime beaucoup chez Daft Punk, c’est l’énergie des morceaux, leur côté instantané.

Et le côté « ruff » ?

Oui, brut. C’est ce qui m’a d’abord séduit dans leurs live et leurs productions. Plus que la dimension « pop ». Le terme « pop » induit une idée de construction, que je ne crois pas mettre dans mon travail. Il y a des mélodies évidemment, mais je ne mets pas de vocaux dans mes compos, il n’y a pas de chant. Discovery est plus pop, par ses lignes de chants. Je n’ai pas ressenti le besoin de mettre du chant dans mon album. Je l’ai fait par le passé, ça reviendra peut-être, je ne sais pas. Avec The Silures, mon projet avec Linda Lamb, on voulait prendre une direction plus pop en effet. Ce projet est un peu en stand-by pendant que sort mon album solo, mais des morceaux sont déjà prêts.

Maintenant, tu vas faire des scènes ?

Oui, en club, en festival. J’arrive à toucher un public qui est un peu plus large que le public techno. Ce côté trans-genre des festivals est assez excitant. Je ne me suis jamais trop enfermé dans le milieu techno, même si c’est la musique que je fais. Le public rock a d’autres attentes, ça me force à aller dans des directions qui n’étaient pas si évidentes au départ. Mais je n’ai pas pour autant changé le format des live, qui reste enchaîné. C’est pas des morceaux séparés, à la manière pop ou rock, mais un enchaînement continu, sur le mode Dj. Je n’ai pas changé cette dimension de mes performances pour cadrer avec le public rock.
Tu es seul sur scène ?

Oui.

Question Keyboards magazine, tu utilises quoi comme matériel ?

Avant, j’utilisais une MPC, pour les séquences et des samples des rythmiques. Et j’ai trouvé les machines peu fiables, sensibles à des choses comme les vibrations. Maintenant je me sers de Live, le logiciel d’Ableton, qui utilise de l’audio et du midi, qui est très simple et à la fois très puissant, qui remplace très bien ma MPC. Sinon, j’utilise synthés, racks d’effets, boîtes à rythmes, les mêmes éléments qui on servis à enregistrer l’album. Je n’utilise plus de vieux synthés : problèmes de fiabilité, de poids aussi (c’est très lourd à transporter, c’est fragile). Plutôt des petites machines étudiées pour le live, des machines polyvalentes. J’aime beaucoup les machines Novation.

Tu es très « technicien » ?

Pour la programmation, oui. Mais moins pour l’enregistrement où je n’excelle pas. J’ai recours à des studios extérieurs. C’est produit chez moi, mais je passe en studio pour donner la finition, pour le mixage et le mastering. Mon rayon, c’est plutôt la programmation des synthés. Je suis assez fan des synthé. Je ne suis pas collectionneur, mais j’en ai pas mal quand même. Plutôt des machines assez complexes, assez puissantes, pour ne pas me sentir enfermé. J’aime beaucoup l’Alesys Andromeda, un synthé récent, entièrement analogique, qui ouvre beaucoup de possibilités : on peut se perdre pendant des journées entières à programmer un son, ce qui est aussi le problème de ce genre de machines, on peut s’y perdre. Mais en général, je défini vite à quoi va me servir telle machine, et je n’y touche plus. Au bout de deux ou trois semaines, je sais si je vais garder ou non la machine, ce que je vais conserver comme défauts, ou comme qualités, pour faire les morceaux. J’aime bien aussi le mini Moog. J’ai aussi un Oberheim Expander, une vieille machine, une usine à gaz qui est assez chiante à programmer, mais qui vaut le coup.

Kraftwerk, « l’homme-machine », c’est une influence pour toi ?

J’aime beaucoup certains morceaux. Les concepts à l’époque étaient très en avance. J’ai vu le live récemment, que j’ai trouvé très bien. Mais ce n’est pas trop mon truc non plus : je ne suis pas trop electro. Je ne suis pas sensible à tout, mais Radioactivity est quand même un très beau morceau. Mais entre Kraftwerk et Moroder, je préfère Moroder.

Et l’electronica, des musiques plus déconstruites ?

Non, ce n’est pas du tout ce qui m’intéresse. Je n’y suis pas du tout sensible. Toutes les tentatives que j’ai faites dans ce sens là m’ont déçues. C’est peut-être trop posé, pas assez lâché, pas assez dynamique.

Ta musique a une fonction de danse d’abord ?
Oui, essentiellement. Il n’y a pas que des morceaux dansants sur l’album, parce que ce n’était pas ce que j’avais envie de mettre en avant uniquement, mais c’est la fonction de ma musique. La musique de danse peut aussi être expérimentale, apporter des choses nouvelles. La nouveauté ne se trouve pas seulement dans la musique en écoute domestique. Mettre des expérimentations dans quelque chose de plus efficace permet aussi de toucher plus de gens. C’est parfois plus efficace que de l’expérimentation bruitiste, pure et dure. Sinon, j’aime danser moi-même, et c’est plaisant de faire danser un public. Ceci dit, peut-être que dans six mois je ferai des concerts dans des salles assises.

Tu as écouté le nouveau Daft Punk ? Qu’en penses-tu ?

Il y a certains titres que je trouve très réussis, comme Human after all. Je trouve la mélodie de grande classe. Après il y a des choses pour lesquelles je suis moins sensible, parce que j’ai l’impression que ça va trop à l’essentiel. C’est une marque de fabrique des Daft, mais peut-être que c’était le moment de faire autre chose, plus produit. C’est du Daft pur et dur. En général, il y a avait pour chaque album un petit pas en avant ; maintenant, c’est comme s’ils avaient fait un pas de côté.

Leur album a beaucoup été téléchargé. Les gens pensaient que c’était un fake.

On tombe dans ce que je n’aime pas trop dans le téléchargement : ça empêche les musiciens de faire des surprises. On est pratiquement sûr de trouver l’album ou un live disponible en téléchargement, ça empêche les gens qui achètent l’album ou qui viennent te voir en live de découvrir, d’avoir une bonne surprise. L’album est conçu avec une image, une ambiance, un ordre de morceaux, il est conceptualisé. Le fait d’avoir l’album en téléchargement empêche les groupes d’installer une véritable identité, un concept. On n’a pas donné la chance aux Daft, en mettant leur album en téléchargement, d’installer eux-mêmes leur album. Je trouve ça dommage.

Tu parles de l’album comme d’un tout conceptualisé. C’est une conception pop ou rock de l’album, non ? La musique électronique, la techno, est plutôt une affaire de singles ?

Moi, j’ai conçu mon album comme un tout, une unité, avec des axes que j’ai suivi, avec plusieurs niveaux d’écoutes, en essayant d’éviter l’effet de tiroir. J’aime pas les albums techno à tiroirs : avec le petit morceau triste, le petit morceau rap, le morceau un peu chanté. J’ai voulu le concevoir comme un tout homogène, qui dégage quelque chose de fort, d’entier. C’est vrai que c’est plutôt adapté au rock ou à la pop.

Tu vas bientôt faire de la pop ? Ca manque un peu, des artistes pop en France bien produits. On n’a pas d’équivalents français de Britney Spears…

On a Lorie !

Oui, mais elle n’est pas produite par Daft Punk…

Oui, c’est vrai, c’est une idée…

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Ok cowboy