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Le 11 octobre dernier, la rédaction de Pagina organisait, en collaboration avec le Centre national du livre, et à l’occasion du Temps des livres, une rencontre-débat ayant pour thème : « Le livre et Internet : constats et perspectives ».

Le Temps des livres est prétexte au débat sur la littérature et l’Internet, certes. Mais le sujet, passionnant, fait l’objet, en France, d’une réflexion perpétuelle et passionnée : comment profiter du réseau et de son concept pour aborder une nouvelle forme de littérature ?

Nouvelle forme ? Pas vraiment. Pierre-Marc de Biasi, écrivain, chercheur au CNRS, pose justement la question de savoir si, finalement, « le concept réticulaire ne se rapprochait pas de cette façon de communiquer en vigueur dans la tradition médiévale ? » Bien avant l’imprimerie, la révolution du texte… linéaire ! « Nous rentrons actuellement dans une ère concurrentielle entre les formats papier et électronique » : affirme-t-il. Si le livre a encore sans aucun doute un bel avenir devant lui (sa production va même doubler en 50 ans, selon Pierre-Marc de Biasi), il n’en demeure pas moins que le support électronique est prometteur et ouvre de nouvelles perspectives qui mêlent narration et interaction. « C’est totalement réducteur de ne voir dans l’hypertexte qu’un simple moyen d’ajouter des liens au texte. Ca fait pleinement partie de la création même d’une œuvre », signale Pierre de la Coste de Mélusine.

Pour Pierre-Marc de Biasi, qui va plus loin, « à la différence de l’œuvre papier, la littérature hypertextuelle trouvera son salut dans le ludique et non plus seulement dans la beauté. Nous somme proches d’un jeu vidéo, comme Myst ou même Tomb Raider. Comme dans un roman, nous voilà plongés dans un univers, mais dont le déroulement dépend ici à la fois de la trame scénaristique définie par l’auteur et du bon vouloir du lecteur/joueur ».

Un concept largement expérimenté par Raymond Queneau(1) et sesCent mille milliards de poèmes que l’on retrouve, fort logiquement, à foison sur le Net.

Autre genre, mais toujours d’inspiration oulipienne, Georges Perec avec ses romans à contrainte illustre assez bien un autre exemple à suivre. Dans La Disparition, son roman policier, Perec n’utilise que des mots sans « e », la voyelle la plus présente dans la langue française. Dans la même optique, Hervé le Tellier, écrivain, membre de l’Oulipo, précise que « le réseau offre également la possibilité de jouer sur une temporalité imposée. Un poète peut décider qu’un mot n’apparaisse que quelques minutes, quelques secondes ou le remplacer par un autre. Le texte dégage alors un nouveau sens ».

Loin de tous ces cadavres exquis (2) guère convainquants, la mise en scène du texte et de l’hypertexte semble être la meilleure piste à suivre. Reste à garder toujours en tête l’ultime question, posée par Pierre de la Coste : « y a-t-il une création littéraire qui ne pourrait se passer du support électronique ? ».

(1) fondateur avec François Le Lionnais de l’atelier de littérature expérimentale, l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle).
(2) romans interactifs où chacun peut apporter sa contribution dans le scénario d’une œuvre incontrôlable.

Cent mille milliards de poèmes, de Raymond Queneau (Éditions Gallimard, 180 F)
La Disparition, de Georges Perec (Éditions Gallimard / L’imaginaire, 50 F)