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Francesca Lattuada poursuit sa démarche de théâtralisation de la danse dans Le Testament d’Ismaïl Zotos et dans La Donna è mobile, qu’elle présente en ce moment au Théâtre des Abbesses à Paris. Rencontre.


Chronic’art : Que signifie La Donna è mobile ? Pourquoi ce titre ?

Francesca Lattuada : « La femme est changeante. » C’est le titre d’une aria de Rigoletto de Verdi. C’est un air très populaire et j’aime l’art populaire.

La musique joue un grand rôle dans votre travail. Comment travaillez-vous avec Jean-Marc Zeiwer dans le choix des musiques ?

Il y avait dix chants traditionnels sur lesquels je voulais au préalable travailler. Jean-Marc a fait des arrangements qui se démarquent de la tradition. Ca reste des chants traditionnels, mais les accompagnements sont faits avec des sons de synthés. L’ailleurs est une source d’inspiration.

Il semble que vous reveniez tout juste d’un voyage…

Très récemment, je suis partie en Roumanie. Auparavant, je revenais du Japon. Ce n’était pas un pays où j’avais envie d’aller. C’est une bourse d’études de l’AFAA qui nous a décidés, Jean-Marc Zeiwer et moi. L’AFAA nous a proposé, dans le cadre de notre travail artistique sur le questionnement des traditions, de partir à Kyoto, à la Villa Kujoyama. Ainsi, nous sommes déjà allés en Inde, au Japon et en Roumanie. Je vais bientôt partir en Grèce pour un travail sur l’idée de chœur antique.

Qu’est-ce que l’idée d’un chœur antique aujourd’hui ?

Ce qui me plaît dans ces bourses, c’est que l’on nous considère comme des artistes matures. Il n’y a pas de devoirs à rendre, de spectacles à faire à la fin du séjour. C’est ennuyeux quand on vous oblige à intégrer rapidement. Si ça doit venir, ça viendra. Ca devient intéressant quand précisément on a oublié d’où ça vient. Un peu comme Picasso travaillait avec ses diverses influences.

Quelles seraient les vôtres ?

Il y a dans le triptyque danse indienne, danse japonaise et danse africaine quelque chose d’intéressant. Dans l’esthétique japonaise, il y a quelque chose de très tendu, de sobre. Dans la danse indienne, c’est très baroque très riche dans les expressions, dans les sentiments. Et l’Afrique a plus à voir avec le côté ancestral, tribal. Elle a influencé tout l’art contemporain. La découverte de l’art primitif a bouleversé l’art occidental.

Vous travaillez uniquement avec des références non occidentales ?

Non. Je travaille également avec mes origines. Je pense qu’il y a de l’Afrique dans l’Italie. Je pense qu’il y a de l’Inde en Italie. Ce n’est pas étonnant pour moi. D’ailleurs, quand on va en Sicile, à Palerme qui est une ville très chaotique, très chargée, on trouve beaucoup d’Indiens.

Votre univers, c’est une manière de réorganiser ces références dans le monde moderne ou plutôt de « ré-enchanter » le monde ?

Je crois qu’il y a dans la tradition un savoir très profond, très proche de l’Homme. C’est un besoin anthropologique. Par exemple, chanter sert à la femme pour bercer son enfant et n’appartient pas en propre au professionnel. J’essaye donc de me demander en quoi mon travail d’artiste est utile dans cette société. En quoi on peut apaiser les gens par notre travail ; ou remuer, quand il le faut… Ca dépend des moments. Si la société est trop calme, il y a des moments où l’artiste doit être en contradiction. L’artiste doit être une sorte d’éclaireur ; il doit montrer des choses que l’on ne voit plus. Il s’inscrit dans la tradition. Il continue ce que font les autres. Il ne faut pas avoir la prétention de croire que l’on fait quelque chose de nouveau. On ne fait jamais rien de nouveau. C’est simplement que l’on oublie ou que l’on ne reconnaît plus ce que quelqu’un d’autre a déjà fait.

Vos spectacles évoquent l’enfance et les terreurs ou les émerveillements propres à cet état ?

Pour moi, c’est un peu comme écrire des contes pour adultes. Il y a des contes pour enfants qui s’adressent plus aux adultes. Je lis en ce moment un essai sur Alice au pays des merveilles. C’est un conte très complexe. Il y a beaucoup de choses qui, au niveau de l’analyse, échappent à l’enfant. J’aime beaucoup ces registres multiples. L’enfant le prend en pleine figure. L’adulte en perçoit les métaphores et les sens cachés. L’anthropologue le lit encore différemment. Toutes ces lectures cohabitent. Ce qui me plaît dans mon travail, c’est de pouvoir susciter un sentiment de liberté chez le spectateur. C’est le plus motivant pour un artiste, à condition de ne pas tomber soi-même dans des formes d’esclavage mental. Car parfois, on ne s’en rend pas compte mais on peut tomber dans le piège de ne faire que ce que l’on nous induit à faire. C’est très pervers ces manipulations. Aujourd’hui, il faut proposer des divertissements, alors produisons des divertissements ! L’idée de faire juste passer le temps ne me plaît pas.

A l’origine, vous êtes costumière, musicienne, chanteuse… Pourquoi choisir la danse ?

J’aime autant le chant, la danse, qu’un costume. Un beau costume, dans le sens de juste, qui danse avec la lumière. Le costume que je porte sur scène a changé. Je le trouvais trop rigide. Maintenant, j’en ai un beaucoup plus féminin qui a un double aspect : devant, c’est très strict, presque monacal, derrière, j’ai un décolleté plongeant dans le dos. J’ai dit à la costumière qui l’a refait que j’aurais aimé avoir un costume qui suggère à la fois une sainte et madame Bovary. J’ai toujours été fascinée par ces deux pôles. Avoir chez moi une chambre monacale dans une maison pleine de livres, de disques…

Quel est le lien entre votre travail chorégraphique et les spectacles de rues, comme les carnavals que vous animiez dans les rues d’Annecy, de Metz et de Strasbourg ?

Pour moi, c’est lié. C’est toujours cette nécessité de vérifier nos besoins vitaux, que ce soit moi toute seule ou avec des amateurs. Ce qui est intéressant avec eux, c’est qu’ils ne vous loupent pas. Si vous leur proposez des thématiques qui leur sont lointaines, ils ne s’y intéressent pas. C’est-à-dire que du coup, je récupère le rôle du chorégraphe-organisateur de rituels collectifs. Les gestes doivent y être suffisamment simples pour que tout le monde puisse les exécuter. La danse populaire est l’une de mes influences.

Votre travail sur la mythologie est indissociable de celui sur les pratiques populaires ?

Je me suis intéressée aux mythologies et j’ai dû me pencher sur les contes, les légendes, tout ce qui raconte le fondement des histoires, d’où viennent les choses. En même temps, je peux aimer des choses très sophistiquées dans l’écriture. C’est vrai qu’une chose existe s’il y a une réalité contradictoire à côté. La Beauté existe s’il y a quelque chose de moins beau. Je pense que faire des spectacles, ce n’est pas donner un point de vue mais des points de vue. Je pense que les gens se fichent des messages. On n’est pas là pour grossir les rangs des obsessionnels et des monomaniaques de la pureté. L’enfer s’il existe, c’est ça, une seule idée. Une seule couleur, une seule chose qui se répète, quelle qu’elle soit. Quand j’étais en Inde, il faisait toujours beau. Je rêvais de pluie, de nuages…

Pourquoi êtes-vous partie en Inde ? Pina Bausch, Karine Saporta y étaient parties étudier la danse indienne…

Quand j’étais à Londres, j’ai étudié le katakhali avec un homme. Il avait déjà 40 ans et l’on aurait cru un bambou. Il était très masculin et complètement féminin. La femme qui dispensait les cours m’a invitée. J’y suis allée.

Quelles influences vous reconnaissez-vous ?

Je n’ai pas directement d’influences dans mon écriture ou dans mon esthétique, mais plutôt dans ma démarche. Quand j’ai découvert Kantor, j’ai eu un énorme sentiment de liberté en voyant cet homme travailler. Il était décorateur, plasticien. Cela est très intéressant quand quelqu’un n’est pas metteur en scène et le devient, quand quelqu’un n’est pas peintre et le devient. Tous les peintres rêvent de revenir à l’enfance. Le mouvement Cobra n’est que ça.

Dans votre travail, on pense à Philippe Genty ou à Joseph Nadj…

Joseph Nadj, c’est une comparaison que j’ai souvent entendue. On partage le même goût pour le grotesque. Mais on n’a pas le même traitement des figures féminines. Moi, je triture beaucoup les mythes féminins alors que chez lui les femmes sont absentes. Tous les chorégraphes en France font un travail très intéressant, qu’ils soient très éloignés de moi, comme Odile Duboc, comme Decouflé et ses rêveries, ou François Verret qui est déjà plus proche de moi. J’ai beaucoup aimé un roman de Bruno Schultz, il dit : « Sous la table qui nous sépare, ne nous tenons-nous pas tous par la main ? » C’est cette sensation-là que je ressens. Dans le fond, on est tous pareils. On a tous le mêmes peurs, les mêmes fragilités. C’est sur cet humus qu’il faut travailler. On retrouve dans toutes les mythologies les mêmes archétypes, parce que c’est l’inconscient collectif qui parle, même si c’est une utopie.

L’utopie, c’est la fraternité ?

Non, l’utopie, c’est d’être compris par tout le monde. Aujourd’hui, le public est très éclaté. Quand on touche beaucoup de gens, ce n’est pas bon signe. Ca signifie que l’on est dans un consensus. Comme disait Peguy : « Les affaires marchent mais pas l’art. L’art ne marche pas. C’est un triomphe, c’est militaire. L’art ne fait pas de triomphes. »

Propos recueillis par

Francesca Lattuada s’est formée à la danse parallèlement à ses études aux Beaux-arts à Milan, sa ville natale. A cette époque, elle assiste aux rencontres organisées par le metteur en scène Luca Ronconi et fréquente les ateliers de Grotowski et de Kantor. Elle fonde en 1990 sa propre compagnie, Festina Lente (inspiré d’une devise latine, « hâte-toi lentement »). Sa première création, Simplicissimus, une messe noire truffée de gags burlesques, trouve son argument dans l’histoire de ce pape amnésique, qu’en 1711 on enferma dans un lieu secret. En 1996, elle présente au Théâtre de la Ville, Zirkus, un opéra, bric-à-brac mêlant mythologie et fantastique. Elle y affirme sa volonté de théâtralisation de la danse qui fait de cette création un spectacle total. Une démarche qu’elle poursuit aujourd’hui encore…

La Donna è mobile (création)
Conception et interprétation : Francesca Lattuada (danse et chant)
Musique : Jean-Marc Zelwer
Actuellement au Théâtre des Abbesses
31, rue des Abbesses – Paris 18e
Renseignements : 01 42 74 22 77
Du 18 au 21 avril 2000

Tournée :
du 14 au 17 mai au Kunsten Festival des arts de Bruxelles