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Chaleureuse rencontre montmartroise avec Silvain Vanot à l’occasion de la parution de son cinquième album, le magnifique et bien-nommé Il fait soleil.

Chronic’art : Comment vous vous êtes mis à la musique ?

Sylvain Vanot : Avec un père peintre et une mère sculpteur, me mettre à la musique a presque été transgressif car mes parents écoutaient plutôt de la musique classique. A 10 ans, la passion de la musique m’a pris. Elle n’est jamais retombée. Ensuite, ce fut les groupes de lycée. Ce qui n’a pas été évident à concilier avec mes études. A Paris, je me suis retrouvé à faire de la musique avec des gens de Rouen dans la sphère d’Olivenstein et pas de celle des Dogs. Avec les frères Tandy. De loin en loin, je les croisais aux répétitions. Mais c’était harassant. Je me suis dit que j’allais produire un cinq titres, tout seul. Je n’avais plus de velléités de jouer en groupe. Sur la longueur, j’étais le seul à rester motivé. J’avais enregistré ce maxi avec les musiciens de Gilles Tandy. C’est avec ce maxi que ça a marché avec une maison de disques. Lenoir a passé un morceau qui a éveillé pas mal de curiosités. C’est comme dans un film. Et comme par hasard, le lendemain, mon téléphone n’arrêtait pas de sonner. Ca a pris du temps, Murat a reçu une cassette et c’était parti… J’avais trouvé la clef.

Les collaborations semblent se faire très naturellement chez vous ?

Je trouve ça assez chouette d’envoyer une version assez dépouillée d’un morceau à l’autre bout du monde à quelqu’un dont tu apprécies le travail et qui s’approprie ton morceau, c’est assez touchant. Avec Jim O’Rourke et Sohichiro Suzuki (musicien japonais qui a mixé Des cailloux), ce sont des relations de confiance qui se sont établies. Elles ont été facilitées par les moyens de communication modernes. Arrive ensuite le moment où tu reçois le morceau, un moment assez troublant. Car on entend quelque chose de différent, plutôt que juste le chant et la guitare. Le travail qui consiste à mettre sa musique sur le travail d’un autre est assez atroce car il existe une réactivité certaine. Mais de temps en temps, c’est bien de prendre le risque de passer outre et de faire quelque chose de totalement différent. C’est très agréable de travailler ainsi. C’est bien pour l’ego de se dire, » je ne maîtrise plus ». J’ai rencontré Jim O’Rourke à un concert de Sonic Youth et Lee Ranaldo était assez étonné de voir que nous ne nous connaissions pas.

Vous composez aussi des musiques de films ?

Lorsqu’on me demande de faire une musique de film, je m’installe sans trop savoir ce que je vais faire. Je gratouille, je pianote, à la recherche d’une combinaison harmonique. D’autres fois, je me demande où ça m’emmène. Parfois, ça peut aussi devenir un truc instrumental. C’est un autre travail, mais je ne peux pas travailler sur les deux en même temps. Cet album étant terminé, je vais donc me consacrer à des musiques de films, ce qui est bien pour l’ego car ton nom n’apparaît qu’en petit sur l’écran. C’est autre chose. Tu n’es qu’un engrenage au sein d’une machine plus grosse. La première fois que tu vois un film qui vit avec ta musique, c’est assez troublant, tout comme la première fois que tu t’entends à la radio, c’est inégalable.

Les révélateurs musicaux fonctionnent-ils encore ?

Heureusement que ça continue de se produire. Il ne faut pas rester fixé sur ses passions premières, il me semble, même si elles sont importantes. Je n’écoute quasiment jamais Neil Young. Et pourtant, lors du dernier concert auquel j’ai assisté, je me suis pris une claque énorme. C’était comme rentrer dans une maison où l’on n’a jamais été, mais où l’on connaît tous les meubles. Je fonctionne par cycles : parfois j’écoute les Remains et je me dis, « comment ai-je pu passer 15 ans sans les écouter ? ». En ce moment, j’écoute de la musique hawaïenne. Je me reconnais là-dedans, avec cette espèce de simplicité, de chaleur, un peu lyrique en même temps, mais pas trop. On retrouve aussi le plaisir d’écouter un style dont on s’était dit que ce n’était pas très intéressant. Nous vivons une époque assez pratique car il n’existe plus de complexes vis-à-vis de quoique que ce soit. Il y a 4 ans, en tombant par hasard sur le disque calypso d’Harry Belafonte, je l’ai écouté et j’ai trouvé ça génial.
Ecrire un livre sur Dylan, ainsi que quelques articles, vous ont-ils aidé dans votre démarche musicale ? N’avez-vous jamais connu des problèmes d’inspiration ?

Oui, bien sûr, les pannes arrivent, je me méfie du côté « j’écris tout le temps, tout ce que je fais est merveilleux », c’est le problème à la Ryan Adams. Je me sens plus attiré par les gens qui essaient de vivre autre chose et qui se confrontent à l’effort à certains moments. Pour Il fait soleil, je me suis dit, « je m’y mets vraiment ». L’intervention du producteur m’a aidé, même si au début ce n’était pas évident d’accepter les critiques. Parfois, je colporte quelques phrases pendant des mois, avant que tout ça n’aboutisse à une chanson. D’autres fois, les paroles changent totalement une fois le morceau fini. Ce n’est plus le même sujet. Je n’ai pas de scrupules par rapport à mon métier, au fait d’être artisan. Je fais ce métier de musicien depuis 10 ans, je me suis donc éloigné de l’idiome rock et pop car lorsque ça se multiplie pendant longtemps, il s’agit vraiment d’un métier, c’est un fonds de commerce adolescent que l’on répète à l’infini en quelque sorte. Au bout du compte, on finit par connaître certaines ficelles, mais on s’en méfie aussi. On développe une approche artisanale de ce que l’on fait. Parfois, plus de transpiration que d’inspiration, c’est bien aussi. Le premier jet contient d’énormes qualités certes, mais ce n’est pas pour autant un gage de qualité.

Quel est votre rapport aux instruments ?

Je commence à délaisser cet esprit guitares vintage et tout le tralala. Sur Tout brille, nous avions des guitares branchées sur des amplis à transistors à 400 balles. S’il est bien réglé, il apporte une certaine clarté. J’aime bien les disques de Brian Eno pour ça, car il va toujours chercher les instruments les plus neutres possibles. Seule la musique rentre alors en ligne de compte. Sur les productions hip-hop actuelles, c’est un peu la même chose. Dr Dre ou Timbaland utilisent sur le papier du matériel pas très excitant, mais ça fonctionne très bien au final, car ils vont chercher autre chose. Le mélange du vintage chaud et du matériel neutre est donc intéressant. Hormis les trémolos, qui sont presque sexuels et obsessionnels, j’ai tendance à retirer toutes les pédales d’effet partout, car finalement tous ces effets, notamment la distorsion que l’on retrouve sur mon premier album, ont leur charme mais le timbre réel de l’instrument dit souvent bien plus de choses.

Vos textes sont une poésie de tous les instants, très chaleureuse et très humaine.

On m’a fait remarquer que l’on retrouvait beaucoup de fenêtres et de portes dans mes chansons, mais on est toujours confronté à ces éléments de la vie quotidienne. C’est tout ce qui me touche en musique. Et pas la pompe à la Jim Morrison. Je trouve que Brian Wilson possède mille fois plus de poésie que toute cette emphase de poésie rock, lorsqu’il écrit des paroles sur le fait qu’il n’a rien fait de sa journée ou sur les légumes. C’est ce que l’on retrouve dans une certaine mesure au sein de la musique country ou chez Hank Williams. C’est ce que j’aime, des gens qui sont à un moment précis quelque part. Et ça ne m’empêche pas d’aller piocher dans d’autres expressions musicales.

Vous arrive-t-il de vous censurer ?

Oui, tout à fait. Notamment pour Baiser dans les roseaux. Ce titre est ensuite devenu Les Roseaux. Curieusement, j’ai lu une interview de Claude Challe, mais il parlait du verbe « baiser » en disant qu’à l’époque les hippies utilisaient plutôt le terme « faire l’amour ». Et je me suis rendu compte que ce mot ne faisait pas partie de mon vocabulaire. C’est le genre de mot que tu vas sortir en camion à l’occasion d’une tournée, en faisant le mariole. On dit ça dans un vestiaire de foot entre mecs.

Quelle est la part d’autobiographie dans vos morceaux ?

Je peux dire des choses très intimes très pudiquement, en attribuant ça à une autre personne, en changeant de noms. Le morceau Aurore est venu en voyant une photo d’Aurore Clément sur le tournage d’Apocalypse now. J’ai été très bouleversé par cette photo. Mais en même temps, je n’ai pas fait la Guerre du Vietnam. Le fait que ce soit autobiographique ne garantit rien. Il existe plein de chansons où les gens ne parlent que d’eux et qui n’ont aucun intérêt. Le summum de la saloperie étant un morceau sur lequel j’ai entendu : « celle-là, c’est pour un de nos meilleurs potes qui s’est suicidé ». Une fois que tu as dit ça, tu as l’air malin et ce n’est pas pour autant que ta chanson est meilleure. Je crois qu’il existe des manières plus élégantes de dire ça.

Lire notre chronique de Il fait soleil