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Les Chroniques nomades de Honfleur, festival de photographie de voyages et d’aventures, viennent de boucler leur 4e édition. Par la présentation de dix regards sur le monde*, ce festival s’intéresse à l’Autre et à l’Ailleurs et interroge l’identité même de la photographie de voyage. Mais qui se cache derrière les Chroniques Nomades ? Rencontre avec Claude Geiss, fondateur et directeur artistique du Festival, aux Greniers à sel de Honfleur.

Chronic’art : Le lieu est superbe. Sobriété, élégance et concision, tout est là pour exalter la force des photos exposées. Toutefois, vous qui êtes parisien, pourquoi avoir choisi Honfleur ?

Claude Geiss : J’aime Honfleur. C’est un port tout d’abord, il se prête donc bien à l’idée de voyage. Et puis ce n’est qu’à deux heures de Paris. On parle aussi de rallonger la voie de chemin de fer de Deauville jusqu’ici.

Dommage, car l’escale à Deauville en venant de Paris, ça fait déjà partie du voyage.

C’est une idée intéressante… Quant aux Greniers à sels, ils sont chargés d’histoires d’explorateurs. C’est là que venaient s’embarquer les découvreurs du Nouveau Monde. En fait, c’est la nouvelle Mairie qui m’a proposé ce lieu, en 1996.

Vous êtes vous-même photographe à l’origine. Comment en êtes-vous venu à construire ce projet ?

Je m’intéressais effectivement à la photo de voyage, et je travaillais alors avec la presse. Puis j’ai arrêté la prise de vue et suis entré au ministère de la Culture, au sein du Centre national de la photographie. C’est à ce moment-là qu’est née la collection « Photopoche ». J’ai ensuite eu envie de m’intéresser davantage aux jeunes talents.

A ce propos, comment s’effectue la sélection des photographes pour le Festival ? Salgado à côté de jeunes talents, c’est tout de même assez surprenant !

L’idée du Festival est de servir de tremplin à de jeunes photographes engagés professionnellement. C’est pour ça également qu’ont été mis en place le Prix Jeune Talent Photo, en partenariat avec le magazine Photo, et le Prix Chroniques Nomades, soutenu par l’ensemble des partenaires du projet. Quant à Salgado, les photos exposées ici s’intéressent plus particulièrement au cheminement de Salgado jusqu’à la présentation actuelle d’Exodes. Un peu comme un exemple pour les jeunes photographes.

Vous parlez de l’Autre et de l’Ailleurs comme d’une rencontre. L’idée du voyage est récente. Avant, elle était plutôt une image négative, raccrochée à celle du tourisme de masse. Pourriez-vous revenir sur l’évolution de cette idée du voyage vers une dimension plus culturelle ?

C’est vrai que l’idée de voyage apparaissait comme novatrice encore en 1996. J’ai voulu donner l’accent à une idée plutôt qu’à une démarche photographique. Celle du voyage permettait de croiser les différents projets, les différentes personnalités.

Ca vous amène à réellement prendre le contre-pied des festivals comme celui du Visa pour l’Image par exemple. Sur les dix regards proposés aujourd’hui, on passe sans transition de pratiques très esthétisantes, comme celle de Zimbardo, à des recherches purement documentaires -celle de Lucia Guanaes sur Bahia, ou encore aux visages très lissés par un travail en studio des portraits de Hyuinh. Ne craignez-vous pas que l’on vous reproche un certain éparpillement ?

Non, je pense au contraire que l’association de ces différents regards met en valeur leur complémentarité. La diversité des pratiques et des approches photographiques permet de mêler les genres.

Comment prenez-vous contact avec ces jeunes photographes, ces jeune talents ?

Je travaille avec les agences parisiennes, environ deux cents agences. De plus en plus ce sont toutefois les photographes mêmes qui viennent me proposer leurs travaux. La difficulté consiste ensuite à choisir trente ou quarante clichés. Cette sélection se fait en équipe, mais c’est souvent assez douloureux ! Une fois, l’un d’entre eux tenait absolument à la présence de l’une de ses photos, et nous étions en désaccord :
– « Tu comprends cette image, quand je l’ai prise, je venais de rencontrer une fille magnifique.
– Oui mais cette fille elle est où, on ne la voit pas ?
– Non ! »
Je crois qu’il ne faut montrer que ce qui est lisible pour le public et délaisser tout ce qui a trait au souvenir purement subjectif. La volonté de la chronique, c’est aussi justement l’idée d’un format court.

Le terme de nomade n’est pas neutre lui non plus. N’avez-vous pas envie de monter une exposition itinérante ?

Nous l’avons déjà fait. L’année dernière, la branche de l’AFAA du ministère des Affaires étrangères a financé la mise en place d’Autour du monde, qui doit circuler dans l’ensemble des centres culturels français à l’étranger, sur trois ans. Autour du monde (Editions Filigrane), c’est aussi un livre, un bel objet d’ailleurs, pour lequel nous nous sommes fait plaisir.

On a l’impression que Chroniques nomades devient une véritable famille qui s’agrandit chaque année, un lieu de rencontres, un système en réseau. Au-delà de l’image fixe, il serait aisément possible de raccrocher l’idée de voyage à la vidéo ou bien encore à la littérature.

Oui en effet, mais tout est question de budget. Arte, partenaire du projet, réalise durant la période du festival une projection de documentaires au cinéma Henri Jeanson de Honfleur. C’est déjà un premier pas.

Vous évoquez de nombreuses pistes pour l’avenir. Comment seront les Chroniques nomades de demain ? Dans quelle direction envisagez-vous de les porter ?

Si une petite fée venait taper à la porte ?… Je crois que la plus grosse limite concerne le budget. Je mise beaucoup sur la ville et parfois ça ne suffit pas, en ce qui concerne l’hébergement notamment. Paris est à deux heures, mais comment accueillir un journaliste du New Yorker ? Le cadre devient de plus en plus étroit. Le temps est changeant à Honfleur, et la météo est variable.

Propos recueillis par

* Etaient présents cette année : Jean-François Castell, Eric Condominas, Olivier Culman et Mat Jacob, Davis Damoison, Lucia Guanaes, Jean-Baptiste Huynh, Marc Le Méné, Sebastiao Salgado, Xavier Zimbardo

Le prix Chroniques nomades 2000 (une bourse de 40 000 F) a été décerné à Sophie Zenon-Huet pour son travail sur la Mongolie. Photo a attribué le Prix Jeune Talent à Georgi Lazarevski qui travaille sur les petits métiers de la rue au Brésil.

Les Chroniques nomades de Honfleur
11, place de la Madeleine – Paris 8e
Renseignements : 01 40 07 00 75

Les Chroniques nomades se sont déroulées du 6 au 28 mai 2000