Norman Spinrad aime la France, qui le lui rend bien. Le plus parisien des auteurs américains de science-fiction publie désormais chez Fayard, qui a acquis l’exclusivité des droits mondiaux de son nouveau roman.

Il est parmi nous (He walked among us, en v.o.) revient de loin. Ecrit entre En direct (1994) et Bleue comme une orange (1999), ce roman de Norman Spinrad était scandaleusement resté inédit jusqu’à ce jour ; aucun éditeur avant Fayard n’a voulu parier sa chemise dessus. Pour changer des problèmes de censure, l’enfant terrible de la science-fiction américaine se félicite d’être aujourd’hui publié par un prestigieux éditeur français. Les hauts et les bas de l’édition, il a l’habitude. Jack Barron et l’Eternité (1968), son roman le plus célèbre et le plus controversé, sur fond d’immortalité, d’exploitation du tiers-monde et d’élections présidentielles américaines, a d’abord été publié en épisodes dans la revue anglaise New Worlds, faute d’une parution outre-Atlantique, avant d’être temporairement interdit en Grande-Bretagne suite à la dénonciation d’un député à la Chambre des communes. Rêve de fer (1972), son « épopée nazie », a également été interdite en Allemagne pendant longtemps, de même que Le Chaos final (1967), son allégorie barbare sur le Vietnam. Macho, Spinrad ? La Grande Guerre des bleus et des roses (1979) s’attire les foudres des féministes… Décidément, l’histoire se répète : toujours les mêmes réflexes d’autodéfense panique face à une oeuvre rebelle et contestataire qui refuse de se plier aux diktats du marché. Evidemment, ça n’est pas pour lui déplaire. Spinrad ne conserve jamais longtemps sa langue dans sa poche : « J’ai écrit Il est parmi nous pour dire que la SF, selon moi, est une littérature visionnaire et transcendantale et pas une tranche de merde commerciale. Mais je ne trouve pas d’éditeurs aux Etats-Unis pour ce roman. Pourquoi ? Ça vaut bien le dernier Dune du fils Herbert, non ? Le problème, c’est que les maisons d’édition mainstream disent c’est de la science-fiction… mais les lecteurs de SF disent que ça n’en est pas. Je détestais cette notion de genre quand j’ai commencé à écrire, et je la déteste encore plus fort maintenant ».

Le comique venu du futur

Concept : « C’est très compliqué », prévient Spinrad, qui met un point d’honneur à s’exprimer en bon français. « C’est l’histoire d’un comique qui vient d’un futur tellement mauvais, avec la planète morte et tout ça, ou peut être c’est un mec fou qui croit ça, ou peut être c’est juste un comédien minable… L’idée c’est que (peut-être) le mauvais futur a envoyé un messenger pour changer le passé et gagner un bon futur, mais si l’on envoie un politicien, ou même un scientiste, ça ne marche pas du tout, alors ils ont l’idée d’envoyer un comique et peut-être que ça va marcher ». Débarque donc Ralf, « le comique venu du futur ». Quand Texas Jimmy Balaban, son agent, l’a découvert sur la scène d’un minable café-théâtre de la Bortsch Belt, il a tout de suite vu que ce type avait quelque chose en plus. Ses vannes ne sont pas franchement à sauter au plafond, mais Ralf a le bon timing, la bonne gestuelle. Normal, il ne joue pas, il improvise en permanence. Il ne sort jamais de son rôle. Soit c’est un acteur comique de génie, soit il est complètement frapadingue, du genre Tiny Tim ou Pee Wee Herman, qui jouaient leur personnage en permanence au point d’en oublier que c’était un numéro, jusqu’à ce que les types en blouses blanches viennent les chercher. Mais avec l’aide d’une grande prêtresse new-age en guise de coach et d’un auteur de science-fiction pour rédiger ses textes, Texas Jimmy en est sûr, Ralf peut vraiment casser la baraque. Toutes les bonnes histoires ont un début, un milieu et une fin. SF ou pas SF, le résultat est là. Il est parmi nous démarre très fort, les 300 premières pages sont épatantes, un vrai feu d’artifice d’intelligence, de malice et de drôlerie. A 68 ans passés, Spinrad n’a rien perdu de son humour ravageur. Formé à l’école du « new journalism », il frappe encore vite et fort. Il a travaillé à Hollywood, et a toujours eu des affinités avec le style accrocheur des médias qu’il brocarde. Toujours vert, le langage fleuri de Jack Barron continue de faire des étincelles : « Bon, s’il fallait le reconnaître, le désir y était, mais seulement dans sa queue. Amanda était le genre de belle femme dont la plupart des hommes savaient qu’ils ne la baiseraient jamais qu’en rêve. Elle avait cette aura hollywoodienne conçue pour établir une ligne directe entre les yeux d’un type et sa bite… ». Question style, c’est la méthode Actors Studio : se mettre dans la peau des personnages. « J’ai écrit plus de 300 gags, certains qui marchent, et d’autres qui marchent pas. Trouver des gags un peu minables, mais plausibles pour un comique du futur de deuxième niveau, ça c’est vraiment le plus difficile pour moi à écrire ». L’exercice peut même parfois tourner au cauchemar, comme pour Rêve de Fer quand le juif new-yorkais se fait nègre d’Adolf Hitler, si celui-ci avait émigré aux Etats-Unis pour devenir écrivain de SF. « C’était une blague au départ. J’ai signé le contrat, et j’ai touché le fric. Ensuite il a fallu écrire le livre. C’était horrible. J’ai lu Mein Kampf, j’ai même lu les conversations de table entre Hitler et Martin Borman pour gagner le style de consciousness de Hitler. C’est un style terrible, mais nécessaire à mon avis. C’est nécessairement merdique ! ».

Transformation Crisis

Il est parmi nous éclaire d’un jour nouveau Bleue comme une orange, qui a été écrit par la suite. Dans le monde futur de Ralf, la biosphère s’est fait la malle par le trou de la couche d’ozone, l’air est devenu irrespirable, et la planète se meurt pendant que les derniers représentants de l’espèce humaine vivent réfugiés dans des centres commerciaux géants transformés en gigantesques machines à recycler la merde pour remplir les assiettes à la cantine. Bienvenu sur la Nef des morts : « On le canalise droit depuis la source jusqu’au cœur d’un réacteur nucléaire pour tuer la puanteur, puis on le mélange dans des cuves avec des produits chimiques qui le rendent plus ou moins caoutchouteux et le transforment en Canigou du peuple… Voila la vérité, Bande de Macaques : l’avenir que vous allez laisser à vos petits-enfants ne sera pas totalement mauvais, après tout. Grâce aux merveilles de la science et de l’étronique, ils auront une bouffe de merde parfaite ! ». Dans le roman, l’écrivain Dexter Lampkin est l’auteur d’un roman SF culte, La Transformation. La mise en abîme fonctionne bien, car Norman Spinrad a lui aussi écrit un long article intitulé The Transformation crisis : « L’espèce humaine traverse sa Crise de Transformation qui a commencé avec Hiroshima. A mon avis, chaque espèce évoluée de l’univers doit surmonter une crise pareille lorsqu’elle devient capable de détruire la biosphère qui lui a donné la naissance. La Crise de Transformation, c’est aussi ma vision du futur, si nous réussissons la prochaine étape de notre évolution pour atteindre un niveau de conscience supérieur et accepter les responsabilités morales qui nous incombent ». Le sujet lui tient à coeur. On lui demande alors pourquoi il a choisi Lampkin comme porte-parole plutôt que de se mettre lui-même en scène : « Il n’est pas vraiment moi, répond-il, Lampkin est plus naïf. Et puis, je ne me suis mis en scène qu’une seule fois, dans La Vie continue, une nouvelle du recueil Les Années fléaux. Reprendre ce procédé pour un roman, c’est un peu… orgueilleux, non ? ». Peut-être, si vous êtes Bellow, ou Mailer, ou Vidal… Mais Dieu merci, Spinrad ne tombe pas dans le piège de son propre sujet. « Je voulais écrire un essai sur la Transformation, mais ça ne marche pas parce que mon éditeur voulait un roman. J’ai accepté, à la condition que ce soit une comédie, comme ça ce n’est pas didactique. Et ça ne marche pas non plus, même si Tor Book qui avait rejeté le roman, a depuis acheté les droits à Fayard ».

Globuloïdes versus Mundanes

Spinrad s’intéresse également à l’effet SF. Il est parmi nous est d’ailleurs dédié à Timothy Leary et Gene Roddenberry. Du premier, on ne retiendra qu’un long tunnel de blabla transcendantal « à travers le temps du rêve » qui risque d’en perdre plus d’un en cours de route. L’influence du créateur de Star Trek est mieux sentie. « Arthur C.Clarke avait inspiré le satellite des télécommunications géosynchrone – d’après les astronautes d’Apollo, la science-fiction les avait mis sur le chemin de la Lune », et Robert Heinlein a prédit le matelas à eau vingt ans avant les hippies. Mais depuis que Gene Roddenberry s’était branché sur le réseau du fandom pour créer la grande tribu des Trekkies et sauver le Star Trek original de la faillite en le déclinant, tel Jésus les petits pains, en une série de resucées juteuses, tout auteur de science-fiction qui se respecte rêvait de réussir un coup pareil. Gene Roddenberry a fait rentrer la science-fiction dans les consciences, mais niveau business, il était à des années lumières en avance sur Star War. L. Ron Hubbard aussi avait transformé une idée de nouvelle en une formidable machine à sous. « Hubbard, confirme Spinrad, qui ne le porte pas dans son cœur, a utilisé la science-fiction pour gagner plus de fric et de pouvoir à partir du fanbase des babas-cool de SF pour grandir et devenir le gourou majeur de son église ». Visiblement, le passage du temps n’a pas modifié son opinion sur le fandom. Loin d’arrondir les angles, Il est parmi nous ne se prive pas d’en rajouter une couche supplémentaire. Car les fans ne se contentent pas de lire de la SF, ils se réunissent aussi ensemble lors des conventions pour célébrer leur culte aux Dieux machines du Space opera. « Leur QI était en général trente points au dessus de la norme, et ils pesaient en moyenne dans les vingt-cinq livres de trop ». Pourquoi les fans de science-fiction des deux sexes avaient-ils une telle tendance à l’obésité ? Dexter Lampkin emprunte à Spinrad la théorie selon laquelle « l’allégeance au fandom serait génétique, liée à certaines caractéristiques physiques : des yeux rapprochés, des épaules étroites et des fesses énormes ». L’auteur les appelle les globuloïdes, par opposition au reste de l’humanité, les mundanes – les gens ordinaires – qui ne lisent pas de SF. Globuloïdes versus mundanes. Choisit ton camp, petit macaque.

Il est parmi nous, de Norman Spinrad
(Fayard)