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C’est une évidence : les « Mémoires » de Philippe Sollers sont l’événement littéraire de l’année. En exclusivité pour Chronic’art, l’immense écrivain a accepté de répondre aux questions du seul homme qui comprenne véritablement son œuvre : lui-même.

Dès que nous avons appris que Philippe Sollers allait publier ses mémoires, nous avons pris son éditeur d’assaut pour obtenir une interview exclusive. C’était bien le moins : contre vents et marées, et en dépit du complot mondial qui vise à le faire taire et à cacher son génie, nous, à Chronic’art, nous sommes convaincus (comme il l’est lui-même) qu’il est le plus grand écrivain que la France (et peut-être l’Europe) ait connu depuis au moins un siècle. Le seul écrivain de notre époque, en fait. Par chance, il nous a fait l’honneur de nous accorder un peu de son temps. Mais au moment de choisir qui, au sein de la rédaction, allait avoir le formidable privilège de l’interviewer, nous avons été pris d’un doute : envoyer l’un d’entre nous, humbles pigistes, pour parler avec le maître, n’était-ce pas courir le risque de ne pas lui poser les bonnes questions, de passer à côté de l’essentiel, de rester à la surface des choses ? Très vite, nous nous sommes rendu compte que pour interviewer une telle sommité, il fallait une autre sommité. Nous avons passé plusieurs possibilités en revue, en nous efforçant de ne choisir que des interlocuteurs de premier calibre : Julien Gracq, le Dalaï-Lama, Benoît XVI. A chaque fois, nous avons fait le même constat : aucun n’était suffisamment armé pour rencontrer Sollers, aucun n’était vraiment capable d’appréhender son génie, de comprendre ses idées, de le percer à jour. En définitive, l’évidence nous est apparue : le seul qui pouvait réellement interviewer Sollers, c’était Sollers lui-même. Il l’a d’ailleurs lui-même reconnu, et a tout de suite accepté notre proposition d’auto-interview. En exclusivité pour Chronic’art, donc, rencontre (presque) authentique du dernier véritable écrivain avec le dernier véritable lecteur.

Philippe Sollers : Pourquoi publier vos mémoires ?

Philippe Sollers : C’était une nécessité. Pas pour moi : pour vous. Pour la France. Pour le monde. Pour la littérature. Pour le dire vite, j’ai une responsabilité envers la littérature. Comme vous le savez, sans moi, elle ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui : par mon influence souterraine, par mon génie discret, je l’ai sortie du caniveau, j’en ai élevé le niveau. Voilà ce dont j’ai voulu témoigner en écrivain Un Vrai roman : c’était une manière pour moi de lancer une bouée au monde, une balise à quoi se raccrocher.

C’est généreux de votre part.

Oui, c’est vrai. Je suis très généreux de nature, vous le savez bien.

Comment avez-vous conçu l’écriture de ce livre ?

Je l’ai écrit dans un seul but : la vérité. Vous savez, on écrit tant de choses sur moi… Des vraies, des fausses… Peu importe, au fond : moi, je m’en moque (la postérité jugera). Mais il me déplaisait de laisser les générations présentes sans secours face au charabia médiatique qu’on déverse à mon propos : ceux de demain sauront reconnaître le bon grain (moi) de l’ivraie (le reste) parce qu’ils auront du recul, mais ceux d’aujourd’hui, confrontés à la masse des sottises que l’on profère sans cesse, ne le peuvent pas forcément. Il m’appartenait donc de les aider en leur montrant qu’en dépit de ce qu’on leur dit, il n’y a guère que deux ou trois oeuvres vraiment valables dans la littérature d’aujourd’hui, et que la mienne en fait partie.

Deux ou trois ? Quelles sont les deux autres ?

Si je vous le disais, je me ferais quelques ennemis de plus…

Rétrospectivement, de toutes les étapes du parcours que vous décrivez dans Un vrai roman, laquelle vous inspire le plus de fierté ?

Toutes. Je ne renie rien, parce que je ne peux rien renier : j’ai été parfait partout. Comment pourrais-je être plus « fier », comme vous dites, d’une période plutôt que d’une autre dans ma vie ? C’est comme mes romans : de temps en temps, il m’arrive d’en relire un ou deux pour tenter de les départager, trouver aux uns des qualités que les autres n’auraient pas. Et à chaque fois, c’est un échec : rien à faire, tous sont excellents.

Vous ne regrettez donc rien ?

Rien. Aucun livre, aucune amitié, aucun engagement.

Même pas le maoïsme ?

Je n’ai jamais été maoïste. Il suffit de me lire.

Je le sais bien. Mais que répondez-vous à vos détracteurs qui, à propos de votre période Tel Quel, disent que…

Stop ! Inutile de répéter ici les bêtises des autres. Les textes de Tel Quel, c’est bien connu, il faut les lire entre les lignes. Il y a ce qui est dit, et puis il y a ce qui est caché. Seuls les vrais lecteurs peuvent découvrir le texte caché sous le texte apparent… Ainsi, quand je disais que j’étais pro-mao, c’était pour mieux faire comprendre que j’étais anti-mao : il faut vraiment être stupide pour ne pas s’en rendre compte. J’ai toujours été un stratège, voyez-vous : je place mes pions, je me camoufle, je cache le vrai sous le faux et le faux sous le vrai. Vous avez lu Debord ?

Oui.

Alors vous devez me comprendre. Passons.
L’un des aspects les plus intéressants d’Un Vrai roman, c’est votre combat pour la redécouverte de grands écrivains oubliés…

Oui. C’est ce que je vous disais tout à l’heure : sans moi, on ne trouverait plus Joyce ni Rimbaud dans les librairies. J’ai joué un rôle énorme dans la découverte du génie de ces auteurs.

C’est formidable.

Merci. Vous n’imaginez pas combien il a été difficile de faire reculer les préjugés. Le goût commun est tellement borné, tellement moisi ! J’ai dû batailler pendant des années pour imposer Proust, Sade ou Joyce à l’opinion publique – et même à l’opinion lettrée, d’ailleurs, qui ne comprenait rien à tous ces auteurs avant que je l’éclaire. Sans moi, par exemple, Joyce serait un parfait inconnu aujourd’hui ! Il n’y aurait plus que des doctorants boutonneux pour écrire sur lui de mauvaises thèses dans les facultés, et encore. Joyce, je vais vous dire : je l’ai sorti du néant, je l’ai compris, je l’ai illuminé, je l’ai mis en perspective et je l’ai rendu au monde. Sans moi, Joyce, c’était nada ! Pareil pour les autres : Lautréamont, qu’on ne lirait pas sans mon travail ; Nietzsche, aussi, et puis Baudelaire, Bossuet, cent autres. Tout le dix-huitième siècle, aussi, à quoi l’on n’entendrait rien sans mes livres.

Et Heidegger.

Oui, c’est vrai. On ne l’a vraiment compris en France qu’après que je m’y sois intéressé. Je dis « vraiment » parce que bon, évidemment, il y a eu avant moi quelques tentatives un peu maladroites, des choses charmantes mais qui passaient à côté de l’essentiel (Beaufret, ou Kojève, n’est-ce pas, ce n’était pas si mal). Mais ce n’est qu’avec moi que le monde, je crois, a enfin eu accès à la vérité, à la lumière sur Heidegger. Même si tout le monde cherche à le cacher.

Justement : comment expliquez-vous le complot dont vous êtes l’objet depuis des années ?

Que voulez-vous ! Les vérités que je lève, la plupart des gens ne veulent pas les voir : ils auraient préféré que je les laisse enfouies, parce qu’elles dérangent. Comme vous le remarquez, il est évident qu’on cherche à m’oublier, à cacher mes livres et ma pensée. Je suis en-dehors de mon époque (au-dessus, pour être exact) et elle ne me le pardonne pas ; les gêneurs comme moi, on cherche à les effacer. J’y suis habitué. Mais ce complet est voué à l’échec : on n’arrête pas la vérité. L’histoire jugera.

Avez-vous des alliés contre ce complot ?

Aucun. A la limite, deux ou trois jeunes auteurs que mon génie inspire – Haenel et Meyronnis, que je publie et que vous devriez lire. Et aussi quelques journalistes qui, par miracle, n’écrivent pas trop mal à mon sujet : le fond de ma pensée leur reste étranger, mais au-moins sont-ils assez subjugués pour comprendre que j’écris de grandes choses. Voyez Garcin, ou Enthoven, du Point. Et puis cette vieille femme, là, comment s’appelle-t-elle déjà ? Zut… Vous savez, celle qui me suit partout ?

Josyane Savigneau ?

Oui, voilà. Elle, pareil : comprend rien, mais elle s’incline.

Qu’en est-il à l’étranger ?

Même chose : je suis considéré comme un génie par une poignée de visionnaires, et victime d’un complot mondial qui m’empêche d’être reconnu par les autres. Les plus grands écrivains américains m’admirent, par exemple, mais ils ne le disent pas, car ils savent quelles foudres ils s’attireraient s’ils révélaient publiquement que je suis leur maître.

A qui songez-vous ?

Philipe Roth, par exemple : il me regarde comme le plus grand écrivain mondial depuis Homère (il me le dit souvent dans ses lettres – nous nous écrivons beaucoup), mais il avalerait sa langue plutôt que de le dire publiquement, par peur des représailles. Eh oui ! Bret Easton Ellis, idem. (Il m’avait envoyé son premier livre avant publication pour que je lui donne quelques conseils ; il me doit une partie de son succès, si vous voulez tout savoir). David Lodge, Martin Amis, Martin Walser, Thomas Pynchon, idem.

Pynchon ?!

C’est un bon ami. On se connaît très bien. Nous sommes un peu jumeaux, vous savez : il se cache dans l’ombre, moi dans la lumière, mais cela revient au même. Vous comprenez ? Passons.

Que faut-il lire, d’après vous, dans ce qui s’écrit aujourd’hui ?

Avant de lire ce qui s’écrit aujourd’hui, il faut avoir lu ce que j’ai écrit, moi. C’est la première urgence. Mes conseils ne s’adressent donc qu’à ceux qui ont tout lu de moi, et ne valent que si je n’ai pas de nouveau livre en librairie. Dans ce cas, donc, on peut lire L’Infini, la revue que je dirige, et dans quoi se condense l’essentiel de ce qui se pense et s’écrit de vraiment intéressant aujourd’hui, en Occident, au début de ce siècle. On peut lire aussi les romans que je publie dans ma collection, chez Gallimard – un petit espace de résistance où, avec le peu de moyens qu’on me donne, je fais survivre ce que je peux de littérature dans le néant moderne.

A propos de L’infini, justement : la revue vient de fêter son centième numéro, et publie pour l’occasion un cahier de photos de vous.

Oui. Les trente pages de photos qui ouvrent ce numéro sont le résultat d’une demande insistante des mes lecteurs : depuis des années, je reçois des milliers de lettres me suppliant de me montrer plus souvent, d’aller davantage à la télévision, de diffuser plus de portraits de moi. Je suis si rare ! Les gens ont besoin de me voir, vous savez.

Qu’aurez-vous en premier, à votre avis : le Prix Nobel ou la Pléiade ?

Bonne question, que j’inverserai néanmoins : quelle liste d’écrivains mérite le plus que je lui fasse l’honneur de la rejoindre, celle du Nobel ou celle de la Pléiade ? Au Nobel, il y a tout de même une sacrée bande de bras cassés : Harold Pinter, Maurice Maeterlinck, Henri Bergson, Hermann Hesse, franchement, je ne suis pas sûr que ça fasse le poids à côté de moi. La Pléiade est plus propre, mais son retentissement est moindre. De toute façon, je mérite les deux. Passons.

Pour finir, accepteriez-vous de vous livrer au jeu du portrait chinois ?

Bien volontiers. Rien de ce qui est chinois ne m’est étranger, vous le savez bien !

Si vous étiez un objet ?

Un miroir.

Si vous étiez une qualité ?

La lucidité. Notamment sur mon compte.

Si vous étiez une exigence ?

Moi-même.

Si vous étiez un défaut ?

N’être pas connu universellement, en sorte que certains demeurent privés de moi.

Si vous étiez un autre ?

Ca m’ennuierait. Mais pour vous répondre, le seul qui me permettrait de rester comme je suis : Dieu.

Propos recueillis par

Un Vrai roman, de Philippe Sollers (Plon)
Guerres secrètes, de Philippe Sollers (Carnets Nord)