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Comédienne, auteur et metteur en scène, Sandrine Barciet, l’œil pétillant et aiguisé par ce qu’elle a redécouvert dans l’écriture de Tchekhov, évoque ce que lui suggère « La Mouette », trop hâtivement assimilée à son goût au personnage de Nina. Présentée récemment au « Printemps des comédiens », la pièce devrait conquérir au Festival de la Luzège (du 3 au 17 août 2001) un public exigeant, friand de théâtre, qui en escaladant le Roc du Gour Noir cherche à retrouver un concentré d’émotions et d’humanité.

Chronic’art : Vous inaugurez la 15e version du Festival de La Luzège avec une pièce qui évoque le théâtre dans le théâtre ?

Sandrine Barciet : Je dirais que La Mouette évoque le théâtre et la vie puisque chacun, à sa façon, entretient des rapports avec l’art. Que l’on soit médecin, instituteur, paysan, chacun des personnages véhicule une position différente, en rapport avec sa position sociale, son niveau d’expérience, de professionnalisme. Celui d’Arkadina explique en partie ses sautes d’humeur et ses exigences. Je me suis aperçue que ce texte parle de la foi, pas de conviction religieuse, mais de la foi en l’existence, de ce qu’on refuse ou pas. Celle-ci n’est pas exclusivement véhiculée par Nina mais par tous les personnages.

Plus que d’une rencontre, ne s’agit-il pas d’une révélation ?

C’est le mot juste. A une époque troublée de ma vie, La Mouette est venue me chercher et m’a harcelée jusqu’à ce que je cède, je consente, je me laisse gagner par ce pari et qu’à force de rêves et de conviction, je finisse par monter la production. Chaque étape, même difficile, est venue renforcer cette sensation de bonheur intense qui m’envahit depuis que je suis plongée dans cet univers.

Quel regard portez-vous sur les précédentes versions de cette pièce dans laquelle vous jouez le rôle de Nina ?

J’ai surtout en mémoire le travail d’Antoine Vitez. Je suis Nina sans avoir toutefois la sensation d’être le rôle-titre. Je pense d’ailleurs qu’aucun des personnages n’est la Mouette ou qu’ils le sont tous en cherchant à s’envoler, à échapper à leur condition. Moi qui ne connais pas le russe, j’ai longuement travaillé la traduction avec Aglaïa Romanovskaïa, au mot à mot pendant près de 40 jours, à haute voix pour percevoir le rythme et la phonétique de la langue très révélatrice de ce mélange de douceur et de brutalité qui la caractérise. Certains personnages s’expriment bien, d’autres non. D’autres, en dépit de leur éducation, adoptent un phrasé plus relâché. Tout ça est significatif et méritait d’être mis en avant dans la mise en scène. Nous avons pu trouver des équivalences en français, en italien de certains diminutifs, en restant au plus proche des personnages et de leurs interprètes. L’important n’est pas que les femmes portent des belles robes, des crinolines alors que certaines reviennent des champs. Mon souci est d’être juste. Néanmoins l’ensemble sera très coloré, voire criard pour un public typiquement français.
Vos précédents spectacles, et notamment Cabaretsulo, vous ont familiarisée avec un théâtre de proximité ?

Effectivement, je me suis rodée à ce type de communication avec le public. Je n’aime pas la séparation entre le public et la scène. Il me semble que l’on vient au théâtre pour se sentir personnellement concerné, happé, apostrophé, séduit, bouleversé. En tant que spectatrice, je jubile face aux spectacles de Peter Brook et me souviens avoir tremblé à ceux de Piaf ou de Brassens qui savaient d’adresser directement au spectateur.

Vous ressentez La Mouette comme une comédie plus qu’une tragédie ?

Les personnages savent ici rire d’eux-mêmes comme savent le faire les Russes qui cultivent l’art de la dérision. Longtemps bafoués dans leurs aspirations, réduits à l’esclavage, ils n’ont qu’une échappatoire : l’art, la musique, le théâtre. Peu encline à l’autodérision, notre culture occidentale a du mal à éprouver ce sens du ridicule qu’ils pratiquent quotidiennement avec une grande virtuosité. Je penche en effet pour une comédie imprégnée de mouvement qui retranscrit l’impression aérienne de la vie.

Vous jouez en l’occurrence le personnage de Nina en pleine nature sur le fameux Roc du Gour Noir au cœur de la Corrèze. Ce décor sauvage et impressionnant vous aide-t-il dans votre mise en scène et dans votre interprétation ?

Je désirais violemment jouer dans ce lieu qui certes ne pardonne pas, mais en même temps est prêt à accueillir, et semble ouvert à la circulation de la parole. Comme le sont les théâtres antiques où l’on venait retirer un enseignement sur le monde et la cité. L’essence du théâtre tient à ça et non à la profusion de spectacles. J’aime savoir qu’il y a une place pour chacun.

Comment s’inscrit ce spectacle au milieu d’un festival qui mise à la fois sur l’enracinement et l’ouverture et cultive depuis 15 ans l’exigence et la convivialité ?

Je pense que cette pièce d’une grande élégance colle parfaitement aux aspirations d’un public exigeant, avide d’émotions, qu’elle nous enseigne à continuer, à être bien, à aller de l’avant. Tchekhov ne donne bien sûr aucune recette ! Toute la programmation et la réflexion sur laquelle repose le festival procèdent du même désir de tissage entre un lieu, des bénévoles, une population et une certaine idée du théâtre.

Propos recueillis par

Le Festival de La Luzège
(sous la direction artistique de Lionel Parlier)
Lapleau (19)
Du 3 au 17 août 2001
Renseignements : 05 55 27 74 70