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Fondé sur les ruines de Pussy Galore vers 1988, Royal Trux sortait jadis de ses brumes toxiques, une fois tous les deux ans, pour livrer un album tout neuf. Mais que cache l’envie de cadence stakhanoviste venue saisir Jennifer Herrema et Neil Hagerty ?

Chronic’art : Veterans of disorder est sorti en septembre dernier et voilà déjà un petit nouveau…

Neil Hagerty : Avant, on attendait un an et demi entre chaque disque. Là, on a envie de sortir des tonnes de disques, des B sides, le plus grand nombre de choses possible en un minimum de temps, pendant deux ou trois ans. On va tenter de sortir deux à trois trucs dans l’année, dans les trois ans à venir. Si ça vient bien sûr. En février, on repart en studio et l’album sortira en juin. On n’a jamais travaillé comme ça, on va voir ce que ça donne. C’est une expérience nouvelle.

Besoin de changement ?

Oui, on a besoin de changements. On a pris d’habitude des pauses plutôt longues. Là, on vient de faire un break de deux ans. On attend de voir le résultat du travail à la chaîne.

Ca impliquera d’écrire pendant les tournées…

On écrit principalement durant les tournées. Il n’y a rien d’autre à faire d’abord, et puis, les tournées sont l’occasion de faire de nouvelles rencontres, de voir du paysage.

Pourquoi un titre comme Radio video EP ?

On ne passe pas à la radio, on ne fait pas de vidéo. Cet album est l’équivalent de tout ça pour nous. Certains groupes tournent des clips, nous, on enregistre des disques, mais celui-ci est un disque-vidéo. C’est tout.

Il y a quelques années vous aviez quitté New York pour vous « protéger ».

Jennifer Herrema : En réalité, nous avons quitté New York pour aller en Californie. On avait pris de NY tout ce qu’on voulait. Bien sûr, il y a de quoi s’occuper : des musées, des galeries, mais il ne se passait plus rien d’intéressant. Il nous est ensuite arrivé la même chose en Californie. On a tendance à agir de cette façon : on s’installe, on prend ce qui nous intéresse, et on s’en va quand on est comblés. C’est un procédé d’autosatisfaction de nos désirs.

Neil : On ne veut pas être pris au piège.

Jennifer : Oui, car même en habitant dans la plus grande ville du monde, l’endroit devient forcément incestueux au bout d’un moment. Tout finit par tourner en rond. On n’a jamais voulu finir dans cet engrenage-là.

Neil : On refuse le confort que cette situation peut apporter. On ne veut pas de toutes ces micro-scènes, on rejette l’idée de connaître tout le monde où que nous allions.

Avez-vous mis au point des méthodes de travail ensemble après cette longue collaboration ?

Jennifer : Je me fixe une date butoir. Je me dis : « Fin février, nous sortons un album. » Je ne flippe pas, mais je sais qu’à cette date-là, je dois avoir terminé. Et ça marche. Je fais ça depuis mes 16 ans. Je me suis pliée à cette habitude. C’est comme les femmes chinoises qui portaient ces chaussures minuscules.

Neil : Donc, c’est une habitude qui te limite.

Jennifer : Non, les Chinoises se bandaient les pieds parce qu’elles le voulaient. Enfin certaines. C’était un signe de beauté. L’analogie n’était pas à prendre pour autre chose que le fait qu’on peut s’entraîner à tout.
L’élément de discordance est-il essentiel à votre musique ?

Neil : On utilise les micro-tons. Ce sont les tons au milieu des gammes occidentales traditionnelles. Des quarts de tons, en quelque sorte. Sur notre album précédent, sur le titre Much money, on a utilisé une pedal steel, qu’on a accordée exprès en quarts de tons. Le résultat était très étrange. Ce n’est cependant symbolique de rien. On n’a rien créé : on a volé ça à la musique indienne, on l’a adopté.

Jennifer : Notre musique est une combinaison d’appropriations. Comme tout ce qui se passe dans le rock d’ailleurs.

Certains musiciens prétendent qu’ils n’ont pas d’influences…

Neil : C’est une question d’ignorance, surtout. Ceux qui disent que leur musique leur vient comme ça, dans la tête, racontent n’importe quoi. Vu ce qu’ils font, ça doit plutôt leur sortir du trou du cul. Ces types-là ne connaissent rien en général. Comme ces groupes d’électronique qui n’ont jamais entendu parler de Stockhausen. Enfin, c’est aussi bien qu’ils fassent leur musique merdique dans leur coin. Ca les éloigne du rock. Il y a dix ans, ces mêmes personnes auraient fait du rock pourri. Ou du faux hip hop.

La pochette de Veterans regorgeait de photos étonnantes. On se souvient de ce cliché d’une chatte à la crème fouettée.

Ah oui, cette photo était associée à la chanson Second skin. On essaye toujours de soigner la présentation de nos disques, ça fait partie du package. On n’a pas envie que la pochette soit une forme de publicité déguisée. Ils devraient faire de plus gros CDs pour qu’on puisse s’exprimer sur les pochettes. Dans cet esprit-là, nous avons aussi créé quelques posters. On est toujours impliqués dans ce processus. A tous les stades. Même les bijoux que dessine et fabrique Jennifer font partie de cet ensemble, car ils apparaissent sur nos photos.

Avec qui aimeriez-vous collaborer ?

Je n’en sais trop rien. Je ne suis pas porté sur tous les à-côtés, sur les projets qui nous distrairaient de Royal Trux. C’est une de nos règles non écrites. Si tu ne peux pas faire tout ce dont tu as envie, musicalement parlant, au sein de ton groupe, c’est que ce groupe craint. A chaque album, on change. Ce n’est pas une règle ou quoi que ce soit, ça vient du fait qu’on bouge, qu’on déménage. Qu’on ne veut jamais être trop gentils ou indulgents avec nous-mêmes. Mais dans le fond, nos disques ont toujours un air de famille : le même son, les mêmes accords, le même esprit.

En regardant votre passé, vous êtes du genre « je ne regrette rien » ?

Rien, en vérité.

Jennifer : Je crois à ce qu’on raconte dans les films de science-fiction. Que si tu voyages dans le temps et que tu cueilles un brin d’herbe cent ans auparavant, ça bouleversera le futur : tout le monde se retrouvera avec la peau verte par exemple. Je ne voudrais rien changer à mon passé. Je suis contente d’être là où je suis maintenant.

Neil : Moi aussi, c’est une mythologie personnelle, mon passé, les dates clés de ma vie. Jour après jour, les moments préférées de mon existence, les choses que j’ai créé ne sont jamais les mêmes. Sur la dernière tournée, nous avons joué une chanson de chaque album. Et je les aimais toutes.

Prêts à affronter ce nouveau millénaire avec lequel on nous rebat les oreilles depuis deux ans déjà ?

C’est juste une année qui s’achève. A entendre les médias, on dirait qu’il y a eu une année zéro. Au début du monde, les gens se disaient : « Attendez, ne commencez pas à compter tout de suite, on s’y mettra l’an prochain. Il nous faut une année zéro pour nous mettre au point. » A part ça, on a essayé de faire une liste de nos dix meilleurs albums de rock. Qui changeaient tout le temps… Finalement, nous sommes arrivés à 500. On a passé le réveillon, devant la télé, à regarder la soirée marathon des Marx Brothers.

Propos recueillis par

Lire notre critique de Radio video EP
Voir également celles de Veterans of disorder et Accelerator