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On n’oubliera pas de sitôt le « Consumed » de Plastikman, album noir et pulsatif qui aura porté la génération techno vers d’intenses transes de salon. Mais Ritchie Hawtin n’est pas que le personnage caoutchouteux et lysergique qui a fait son succès international. Sous son propre nom, il a produit des albums dansants et tordus dont un DJ mix « Decks/efx/909 » qui révolutionnait la technique du Djing, et dont voici la suite, DE9, Closer to the edit, qui va encore un peu plus loin. Ritchie Hawtin nous explique pourquoi.

Peux-tu nous expliquer comment tu as procédé pour ce nouvel album, qui est un DJ-mix un peu particulier ?

Ritchie Hawtin : Ce que fait un DJ traditionnellement, c’est mélanger plusieurs vinyles, parfois des cds, de manière linéaire, chaque disque après l’autre. La modification qu’apporte le DJ vient du rapprochement entre deux disques. Je voulais aller plus loin que ça, je voulais modifier chaque disque avant de les mélanger les uns aux autres. J’ai donc retravaillé chaque titre pour en dégager ce qui me semblait le plus important : un ligne de basse ici, un pied de caisse là, une charley ailleurs. Et à partir de là, j’ai commencé à créer une composition originale, à partir de ces « beats and pieces ». Comme un puzzle, mais à cette différence près que j’aurais pris ici différentes pièces de différents puzzles pour les assembler ensemble afin de créer une nouvelle image. J’ai donc utilisé 75 extraits de mes morceaux favoris pour créer un nouveau morceau, une reconstruction de 53 minutes. En un sens, je me suis approprié les morceaux d’autres musiciens pour créer ma propre composition. Mais c’est également ce que fait un DJ traditionnel, par le choix de ses disques et les associations qu’il créé.

Tous tes albums ont ce caractère unifié, ils forment chacun une entité globale, avec un début, un développement et une fin. Est-ce que tu recherches cet effet d’unité ?

Oui, il y a toujours un concept dans mes albums. J’essaie toujours de créer quelque chose qui n’ait jamais été entendu auparavant. La continuité, l’unité que forment les parties d’un album est une chose très importante pour moi. Un morceau, un single peut être super pour les clubs ou la radio, mais sur un album, je veux vraiment que tous les morceaux ne forment qu’une pièce. Sur Consumed, j’oublie parfois les noms des morceaux parce que je considère l’album comme un ensemble. Tous mes albums ont ce flow, cette façon d’être présentés comme des expériences, des histoires, avec un début, une fin.

Tu as toujours relié ton travail à une dimension artistique (par exemple en collaborant avec le plasticien Anish Kapoor). L’axiome minimaliste « Less is more » est important pour toi ?

Oui, l’idée de créer quelque chose qui fasse sens avec le minimum possible d’éléments est déjà une forme artistique en soi. L’idée de nécessité ou de non nécessité est ce que j’explore continuellement. Et enregistrer et composer de la musique est devenu pour moi une forme artistique à part entière. Je ne veux pas créer de la musique juste pour le fun, pour s’éclater en studio. Ce serait barbant. Si les gens apprécient simplement d’écouter ma musique pour se détendre ou comme fond sonore, ça ne me dérange pas, mais j’espère que certains vont se poser des questions en l’écoutant : pourquoi est-ce agencé de cette manière, pourquoi a-t-il choisi ce son en particulier ? Et j’essaie de donner les réponses à ces questions dans mes disques. Que ce ne soit pas seulement un disque de musique électronique de plus. D’ailleurs, la dimension artistique concerne le disque dans son ensemble : je suis aussi très préoccupé par l’aspect esthétique, le packaging, les notes de pochettes, les interviews. Musicalement, je ne cherche pas particulièrement à provoquer des images chez l’auditeur. Ma musique est suffisamment abstraite et neutre pour que chacun puisse y apporter ses interprétations.
Quelle différence fais-tu entre Plastikman et Ritchie Hawtin ?

C’est assez difficile. Les deux se mélangent. Quoiqu’il y ait eu des morceaux de Plastikman voués au dancefloor, mes productions faites sous ce nom ont toujours été  » les albums « , de véritables expériences sensorielles, des atmosphères qui dégageaient ce feeling un peu noir, oppressant. Les albums de Ritchie Hawtin sont plus liés à la musique de danse, et ce sont d’ailleurs plus des mixs de DJ, plus fun, plus gais, même s’il y a toujours un concept derrière leur création.

Mais même les disques de Ritchie Hawtin sont assez sombres dans l’ensemble. Est-ce un reflet de ta personnalité ?

C’est vrai que je suis attiré par les choses un peu obscures, un peu étranges, et c’est sans doute proche de ce que je suis, que ce soit sous le nom de Ritchie Hawtin, Plastikman, Fuse ou n’importe quoi d’autre. Il y aura toujours une partie de moi qui ressortira de toutes ces personnalités artistiques.

Quel est ton rapport à la technologie ? Sur quel matériel travailles-tu et quel lien fais-tu entre musique et technologie ?

Si j’ai commencé à faire de la musique c’est parce que j’adorais les ordinateurs, les jeux vidéos, les programmes informatiques. La possibilité de faire de la musique avec des ordinateurs était pour moi le parfait mariage entre l’homme et la machine, entre la technique et la créativité. Je me considère moins comme un musicien que comme un technicien. J’utilise la technologie pour explorer ma créativité. Les machines m’aident à me révéler. Pour ce nouvel album, j’ai utilisé beaucoup de nouveaux programmes, en essayant d’aller plus loin qu’une utilisation paresseuse des logiciels. Les gens se plaignent que des programmes comme Acid ou Pro-Tools formatent la créativité, qu’ils rendent la création musicale trop facile. Je suis sûr que nous pouvons utiliser ces programmes pour être vraiment créatif. C’est pourquoi je suis toujours content de découvrir de nouveaux programmes. J’ai essayé Reason l’autre jour, qui est très impressionnant. Il y a dix ans, un studio comparable à ce qu’offre Reason, avec sampler, synthé analogique, sequencers, racks d’effets, compresseurs etc., coûtait une fortune, ensuite, on est passé au home studio plus abordable, et aujourd’hui, tout tient sur un seul programme, dans un PC, c’est fascinant. Et on peut même voir pendre les câbles ! C’est une révolution. J’adore ça.

Est-ce que tu as une théorie sur les sons ? J’ai lu dans ta bio que tu considérais certains sons comme « magiques « …

Eh bien, je pense que le son de guitare-rock dans les années 60-70 était en quelque sorte magique pour les gens de cette génération. Pour nous les boîtes à rythmes Roland 909 ou 303 ont produits les sons de notre génération. Même si les gens ne le savent pas forcément, la moitié de la population du globe a dû déjà entendre un hi-hat de 909. Ces sons sont magiques dans ce sens qu’ils semblent ne pas être vraiment de ce monde. Du fait de leur caractère électronique, ils nous obligent à toujours regarder vers le futur, ces sons sont indéfinis de la même manière que le futur est indéfini. Ils nous donnent une idée de là où nous allons. Les instruments organiques nous renvoient au passé tandis que les sons électroniques nous permettent d’imaginer le futur.

Propos recueillis par

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Lire la chronique de DE9, Closer to the edit