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Richard Pinhas est présent dans le rock et la musique expérimentale française depuis plus de vingt-cinq ans. D’abord avec Heldon, groupe mythique s’il en est (qu’il vient de reformer avec de nouveaux musiciens), en solo ensuite, puis avec Schizotrope, un duo qu’il forme avec l’écrivain cyber-punk Maurice G. Dantec. De toutes ses activités et d’un retour sur l’influence du philosophe Gilles Deleuze il est question dans cet entretien.

Chronic’art : Est-ce que tu peux tout d’abord nous expliquer pourquoi tu as redonné vie à ton groupe Heldon, près de 20 ans après son dernier disque (Stand by en 1979) ?

Richard Pinhas : Dans une interview accordée à Revue et corrigée, je promettais que jamais je ne reformerais Heldon. C’était ma position mais j’ai rencontré via toutes sortes de chemins détournés Maurice Dantec, qui s’est proposé de m’aider avec Norman Spinrad pour mon nouveau disque et puis un moment ils se sont dit : « Et si on reprenait Heldon ? » J’ai trouvé le projet très marrant tout en me disant que premièrement ça ne m’était pas passé en tête, que deuxièmement ça me permettait d’être enfin parjure, -je me voyais dans le rôle du parjure renégat, non pas dans les luttes sociales mais musicales ! L’histoire d’Heldon était partie sur celle de Gilles Deleuze lisant un texte de Nietzsche, et là ça serait bien que ça se finisse, même vingt ans plus tard, avec Dantec lisant du Deleuze, ce qui est le cas sur plusieurs morceaux. Maurice Dantec et Norman Spinrad étaient emballés ; le projet s’est monté alors avec un chanteur, David ici présent, et on a basé ça sur le parallèle musique / écrivain.

David Korn : Heldon est un très beau nom qui renvoie à un magnifique texte et comme la démarche du groupe correspond totalement à celui-ci… Le titre définitif de l’album sera Only chaos is real.

En quoi ce nouvel Heldon est différent de tes expériences solo actuelles ou récentes ?

Richard Pinhas : En fait, c’est un peu le groupe avec lequel j’ai toujours rêvé de jouer, avec ce parallèle musique / littérature et une formation basse / batterie / guitare. Avec Olivier Manchion d’Ulan Bator et sur deux titres, Bernard Paganotti pour les basses et Antoine Paganotti à la batterie. Le challenge était aussi de faire 90 % de titres chantés sans faire de la chanson FM. Si tout se passe bien on refera un deuxième disque en 2000 et on dissoudra pour l’an 2001.

David Korn : Ah bon ? Même si on gagne beaucoup d’argent ?

Richard Pinhas : De toute façon, je doute fort qu’on en gagne beaucoup !

Comment as-tu choisi tes musiciens ?

Richard Pinhas : Je connaissais Antoine Paganotti avant l’époque de Cyborg Sally en 1993, et je pense sincèrement que c’est un des meilleurs batteurs actuels. Je prends un plaisir énorme à jouer avec lui. J’ai rencontré Olivier Manchion chez Spalax, on a sympathisé et, après des essais, son son de basse convenait parfaitement à ce que je voulais faire. Là-dessus, David est arrivé et il y a eu aussi pas mal d’autres musiciens venus pour jouer quelques notes : Benoît Widemann et son Moog Bass, Maurice Dantec qui joue du Prophet VIII, Alain Bellaiche de la guitare sur Ubik, deux guitaristes avec Duncan Nillson et Alain Ranvalt (d’Au Bonheur des Dames), Philippe Laurent qui fait une rythmique industrielle sur Only chaos is real. On a travaillé avec Laurent Peyron et Jean-Marc Pinault « Mazarin », les ingénieurs du son qui ont fait un boulot énorme. On ne soulignera jamais assez l’ampleur du boulot. Le tout a été coproduit par Ramsès qui nous a fait un gigantesque cadeau : trente-six jours de studio dans des conditions formidables, de jour comme de nuit. A l’enregistrement tout le monde est venu, Maurice, Norman, etc. Ce ne sont pas des guest-stars, ils font partie intégrante du projet. En fait, au bout de trois ou quatre répétitions, on a tout de suite trouvé un son de groupe.

Tu as arrêté Heldon en 79 car tu n’arrivais plus à trouver ce son de groupe justement ?

Richard Pinhas : Oui et non en vérité : les musiciens de 79 (Didier Batard et Patrick Gauthier) avaient fini par être la formation standard d’Heldon et ne pouvaient ou ne voulaient plus continuer, donc le processus de création musicale était stoppé. Comme j’avais des albums solo par ailleurs, on a fini sur Stand by, mais tu verras certains passages de l’album actuel font penser à Stand by, avec la technologie actuelle.

Quelle est la différence pour toi entre tes albums solo et ton travail de groupe ?

Richard Pinhas : J’aimerais que le processus de création se fasse de manière encore plus collective. Pour le solo, j’ai moins de moyens, moins de travail aussi. Là, j’en ai profité pour enregistrer des tronics avec Maurice Dantec qui lit des textes de Gilles Deleuze, ce qui est plus proche d’un album solo, sous le nom de Schizotrope. Cet album est d’ailleurs entièrement fini et tu y retrouves un titre, La Schizosphère, qui est aussi présent dans le nouvel album d’Heldon, mais sans pour autant être le même morceau ! C’est histoire de brouiller un peu les cartes…

Vous avez déjà une idée quant à votre organisation sur scène ?

David Korn : Oui. Richard derrière, et puis aussi le bassiste, le clavier et bien sûr, moi devant. Le public juste devant moi.

Richard Pinhas : Tu penses qu’il y aura un public, toi ? Clairsemé alors ! En fait sur scène, tu auras basse / batterie / guitare et puis David qui chante et un Mac. On a répété dans cette formation. On n’est peut-être finalement qu’une consistance de version de scène…
Avant je jouais sur scène les prochains albums, maintenant je suis vieux donc je jouerai l’actuel ! A l’époque, la coutume voulait qu’on sorte un album tous les ans, maintenant, la tendance, c’est plutôt tous les deux ou trois ans. L’album fera 70 ou 74 minutes, mais on en a enregistré et mixé 100. D’où la possibilité de sortir un album solo derrière. Le challenge consistait avant tout à faire des chansons avec des textes d’écrivains et je pense qu’il serait intéressant de connaître les affects du chanteur par rapport à ce type de textes.

David Korn : Ce qui est amusant, c’est que Richard avait déjà tout en tête à l’avance, et qu’on n’a pas eu à s’adapter, j’ai trouvé ma place. Après il faut la garder… et là c’est l’affrontement ! J’ai été chanteur dans un groupe parisien des années 80 nommé Burial Party, un groupe de rock’n’roll très violent, mélange de Kraftwerk et d’industriel, de boogie, très bruitiste. Avec cet album je trouve qu’on a gagné un son « mur du son » en fait, style chaos organisé, un vrai train blindé que tu ne peux pas arrêter. Le chant n’est pas très mélodique mais ça colle parfaitement avec le son.

Obligatoirement tu vas récupérer ton « ancien » public. N’as-tu pas peur qu’on te reproche cette incorporation du chant ainsi qu’un son plus violent ?

Richard Pinhas : Oui c’est sûr que c’est un des problèmes que l’on va rencontrer. Il y aura bien sûr de nouveaux auditeurs mais aussi les vieux inconditionnels qui déploreront peut-être le chant. En fait j’ai toujours rêvé de faire ça, et ce n’est pas plus commercial ; c’est juste autre chose. De l’Un et du Multiple était aussi un défi en soi, pas plus facile mais différent, un autre pôle du même projet. Le fait qu’un groupe marche ou ne marche pas n’implique pas que c’est meilleur ou pas. Il y a une forme d’ostracisme, de snobisme là-dedans. Mon but est de faire de la musique, de continuer à en faire, mais sans aucun compromis musical ou social. Faire de la musique c’est travailler la matière sonore.

David Korn : Ce ne sont pas non plus des comptines avec un schéma couplet / refrain. Ce ne sont pas des chansons pour la chanson, la voix est utilisée comme instrument à part entière.

Faire de la musique est pour toi vital. Tu t’étais arrêté un certain temps, entre 84 et 92…

Richard Pinhas : Oui, sinon j’aurais fait des redites. Pour moi la musique est vitale, mais je ne veux pas me répéter. Au mieux, ça donne Tangerine Dream, au pire… la liste est trop longue.

David Korn : Genesis par exemple… On trouve la meilleure chronique que tu puisses lire sur leur carrière dans American psycho de Bret Easton Ellis. Il dit que c’est fantastique, surtout à la fin quand c’est commercial. Il est tellement pervers qu’il te fait des chroniques de vingt pages là-dessus… ou sur Whitney Houston.

Tu penses faire la BO de l’adaptation des Racines du mal ?

Richard Pinhas : Malheureusement ça ne dépend pas de nous mais des producteurs du film. On a justement fait un morceau tiré des Racines du mal. On pense d’ailleurs fonder un club Support Schaltzmann parce que je suis un fan de Schaltzmann : tel que c’est parti, il représente un peu l’avenir de l’humanité.

Dans cet album, Only chaos is real, tu sembles avoir changé radicalement de son, de couleur musicale. Comment les définirais-tu ?

Richard Pinhas : Ce qui est sûr, c’est que les technologies ont énormément progressé. Les oreilles des gens ont elles aussi évolué et sont devenues plus sensibles et plus exigeantes. Avec tous les artistes qui font de la bonne techno et les ingénieurs du son, les couleurs musicales ont changé. Pour moi, il y a eu une espèce d’épuration avec des sons simples et efficaces, moins de synthétiseurs que sur certains albums, un son de guitare différent aussi, une voix qui renvoie la puissance, etc. En fait, on a recherché du minimalisme mais toujours en partant d’un matériau sonore intéressant.

A l’écoute de cet album, on se dit que tu as totalement assimilé la technologie. Dès lors, elle sert ta musique à 100 %, elle est ciselée et transparente…

Richard Pinhas : Exactement. On a utilisé le moins possible de réverb et autres devices, et puis on a tenté de « montrer » le travail de mixage. On a beaucoup utilisé aussi pour les guitares l’Hyperprism d’Arboretum System, et c’est d’ailleurs important d’expliquer comment les softs ont pu apporter beaucoup de choses au matériau sonore. Dès le départ on a eu une problématique d’élémentarisation, comme si on voulait mettre les structures en apparence, comme si c’était un endo-squelette. On voulait densifier ce champ d’expérimentation, comme une mise au point en optique, en ramenant un matériau à un point de vue. Le mixage est une flexion dans le temps en fait et un pli de la nature. Nature synthétique évidemment, c’est le plan de composition. Que ce plan soit social ou musical, le mixage correspond à sa mise en pli. C’est un plan immanent, virtuel. Il s’agissait de faire en sorte que dans l’actualisation d’un morceau on ait en même temps la captation de n virtualités. Lorsque tu entends un accord de guitare, il faut que tu puisses entendre la totalité des harmoniques.

David Korn : L’ingénieur a en effet fait un mix assez compact. Définitivement pas bourgeois comme quand des types qui font de la musique classique rajoutent de la réverb genre cathédrale bourgeoise. Ici le son est sec, méchant mais c’est très compliqué car il y a beaucoup de couches d’instruments avec douze pistes de guitare quand même… Le son s’est imposé de lui-même. Les variations, si tu veux que ça sonne juste, ne sont pas infinies. Le mix, c’est faire une mise en scène de la musique, sauf que ce n’est pas linéaire.

Le fait que tu travailles avec des gens venant d’horizons musicaux très différents (post-rock, jazz, electronica…) a-t-il justement amené une richesse harmonique particulière ?

Richard Pinhas : Oui, par exemple, j’ai choisi Olivier Manchion davantage pour son son, son assise, que pour ses qualités de technicien, qui sont pourtant évidentes. Il donnait une espèce de couleur et d’énergie propres à lui. C’est pour ça que quand on parle de quanta, il n’y a pas besoin d’avoir fait de la physique ni d’avoir lu les imbéciles américains Sokal et Brickmont. La basse donne une sorte de résonance quantique aux morceaux. On procède par paquets. Tu reçois des paquets quand tu écoutes ça. En 76, on tournait avec François Auger (batterie), Didier Batard et Patrick Gauthier et c’était assez proche de ce que l’on fait actuellement, avec une structure de base simple. Ce serait un croisement entre un groupe extraterrestre et de l’electropunk. Effectivement, tous les collaborateurs viennent d’horizons divers mais tous étaient. Ils nous ont d’ailleurs répondu avec une gentillesse et un empressement fabuleux. Chacun apporte son son et il faut exploiter toutes les particularités pour servir la musique. Si j’ai demandé à Bernard Paganotti de venir jouer sur deux morceaux, c’est parce que je pensais que ça conviendrait.
A Tribute to Gilles Deleuze

Tu as été décrit au début des années 70 comme celui qui « a fait chanter Gilles Deleuze ». Peux-tu nous reparler de ta rencontre avec lui et de l’évolution dans le temps de vos rapports ?

Richard Pinhas : Il m’a tout apporté dans tous les champs possibles. C’est un peu une éducation. J’ai suivi ses cours de 1970 à 1987 et je pense que c’est le plus important philosophe contemporain. Ca me dépasse trop pour que je puisse proposer un commentaire sérieux. Cette rencontre est probablement un des événements fondamentaux de mon existence. Les rapports avec la musique sont d’ailleurs évidents du point de vue du plan de consistance, du plan de composition, et, de fait, on retrouve certains concepts philosophiques dans la musique d’Heldon -la Différence et la Répétition- qui travaille la différence, les séquences. On voit aussi très bien dans un terme comme rhizome et rhizosphère le rapport qu’il peut y avoir entre les musiques séquentielles analogiques et la philosophie de Différence et Répétition. Ca me paraît quasiment évident : c’est comme deux points de vue -un théorique et un sonore- sur une même chose. Deux points de vue qui forment la disjonction du monde.

Avais-tu jamais eu l’intention de lui redemander d’intervenir en tant que membre actif dans ta musique ?

Richard Pinhas : Je l’avais utilisé un peu dans L’Ethique en 1983, mais comme vous le savez il était très malade et avait des problèmes respiratoires graves. C’était très difficile de faire quelque chose de valable vocalement après la fin des cours et c’est pour ça que j’ai utilisé dans certains tronics des morceaux de voix pour les travailler. Dans le nouveau morceau intitulé La Schizosphère, c’est un peu un achèvement, une chose que je rêvais de faire en tout cas : Dantec qui lit Deleuze, un texte de L’Anti-Œdipe.

L’influence de Deleuze est énorme pour toi, à tel point que tu lui as dédié un site Web. Peux-tu nous parler de cette initiative ?

Richard Pinhas : On trouve des documents, photos, manuscrits mais surtout les cours, sur la musique, sur Spinoza, sur Leibniz, etc. Ce site marche relativement bien car on l’a créé assez tôt, en mai 97. Ca représente beaucoup de travail de retranscription mais on a maintenant une idée de ce que faisait Deleuze à l’époque de Vincennes et de Saint-Denis, le moment le plus lumineux de sa pensée. L’objectif est évidemment de le rendre accessible aux personnes qui n’ont pas eu la chance, la joie, d’y avoir accès. J’aimerais y incorporer de l’audio. J’ai une centaine de cassettes…

Et toi David, Deleuze tu en penses quoi ?

David Korn : Moi ? Rien, je ne connais pas.

Richard Pinhas : Tu es une brute, toi ! Comment il s’appelait le chanteur de Van Halen au fait ? J’ai voulu dès le départ quelque chose qui me rapproche de cette perfection dans le rôle de brute et avec David je suis servi ! Tu bois moins de bière mais bon tu fais collection de synthés, c’est pareil en somme.

David Korn : En fait, je me sentirais plutôt plus proche du chanteur de Creedence Clearwater. Lui-même essayant d’imiter Little Richard…

Le fait que ce soit Maurice Dantec, et pas quelqu’un d’autre, qui lise ces textes de Deleuze, ça apporte beaucoup pour toi ?

Richard Pinhas : Oui car Maurice a eu une formation très deleuzienne et on en a discuté longuement tous les deux, on a choisi les textes ensemble. C’était une forme d’hommage. Ce qui avait commencé par la diction de Deleuze en 74 sur un texte de Nietzsche se finit idéalement par un texte de Deleuze lu par Dantec, probablement un des meilleurs romanciers vivants français. Dantec Maurice G.…

Quelle est ta position dans ce débat qui a animé pas mal de critiques, après la parution d’un livre qui dénonçait l’imposture intellectuelle de certains « intellectuels » français, et notamment Gilles Deleuze. Pour les auteurs du livre (Sokal et Brickmont), ses théories erronées de bout en bout par des incompréhensions mathématiques, biologiques, etc.

Richard Pinhas : Il va de soi qu’il ne faut absolument pas acheter ce livre. Toute l’intelligentsia française est tombée là-dedans, tant pis. Le problème, c’est que la philosophie n’est pas une science et n’a pas vocation à être une science donc on n’a pas à essayer de scientifiser les sciences humaines. En fait, il n’y a pas de problème ! Ce doit être un département de petits profs américains docteurs en physique -là-bas tout le monde est docteur en quelque chose- qui avaient envie de faire parler d’eux et de gagner de l’argent. C’est triste que des personnes se soient sentis obligés de répondre à ça, car il n’y a pas de réponse possible. Si moi je parle de quantum d’énergie en musique, je n’en ai rien à faire qu’un physicien me dise que ce n’est pas l’acception commune en physique ; en plus c’est faux car c’est la même chose, ce ne sont pas des métaphores. Si aucun Français n’avait répondu, ils n’auraient rien vendu et l’incident aurait été clos. Maintenant, qu’une revue ait fait l’erreur de passer un collage, ça les concerne eux. Si ça les amuse, tant mieux… La philosophie n’est heureusement pas une science, celui qui pense le contraire est un fou, il est bon à enfermer tout de suite. Il n’y a aucune répétitivité en philosophie, c’est de la pensée pure, de la théorisation ! Le jour où la philosophie sera une science, je ferai autre chose ! Franchement, pour gagner de l’argent, on peut faire mieux et plus vite comme Tapie et Dassault. Sokal et Brickmont sont les Tapie et Dassault de la pensée scientifique, voilà. Ce sont les Charpak américains. Les Staline, les Marchais de la pensée ! En fait voilà le vrai révisionnisme : réécrire au nom d’idéaux qui sont le dollar et l’impérialisme de la science pure contre le reste de la pensée. Si l’on avait été en 1940, Sokal et Brickmont auraient déporté les philosophes, en bon paranoïaques de l’ordre qu’ils sont. Ce sont des « Aliens nazis » dirait Dantec ! Or on sait le sort réservé aux Aliens nazis dans la sphère des Schaltzmann : il faut les découper en morceaux, les mettre dans un shaker et les mélanger avec du Coca-Cola !

Processus de création

On a parlé de ta musique comme une musique machinique. Ce terme revient comme un leitmotiv tout au long de ton œuvre. As-tu des rêves de machines ? Eprouves-tu une fascination envers ces machines ?

Richard Pinhas : Aucune. J’aime bien la technique c’est vrai, je me sens bien avec elle. Je pense que la musique peut s’exprimer au travers de la technologie mais elle n’en a pas véritablement besoin. On peut rajouter toute la technologie que l’on voudra si on n’a pas d’idée musicale à la base, il ne se passera rien. Maintenant, c’est vrai que c’est un plaisir d’être dans les machines. A partir du moment où on n’en fait pas collection comme David…

David Korn : Franchement, je pense que tout le concept machine / pas machine est d’une vacuité totale car la technologie est partout. L’enregistrement est déjà une technologie en fait. Dès le départ nous sommes des machines donc pourquoi ne pas utiliser les machines ? Tu as la technologie consumériste comme les portables et puis tu as la « vraie » technologie, celle que tu consommes une fois, comme la bombe atomique par exemple. On a une chanson, sur un texte de Spinrad intitulée Brighter than a thousand suns, très belle. C’est un type qui voit une explosion atomique, il trouve ça très beau et il sent que c’est le moment où jamais de faire quelque chose avant de disparaître.

Richard Pinhas : Effectivement, tu as tout un couplage entre le désir de l’homme et le désir machinique. C’est tout le thème de L’Anti-Œdipe en fait. L’homme est une machine à part entière donc pourquoi mettre d’un côté l’homme et la nature et puis de l’autre les machines ? Il n’y a qu’une seule surface avec différents segments qui se rencontrent, des flux, des connexions, des coupures… C’est le plan de l’homme, du désir, de la machine… avec en permanence interaction, disjonction, etc. Une idée peut passer de l’homme à la machine et inversement.

Influences et inspirations

Tu as toujours cité Fripp et Eno comme tes influences majeures ; avec ton dernier disque bi-solo avec Maurice (Schizotrope) tu as renoué avec les frippertronics… Penses-tu refaire des disques dans cette lignée musicale ?

Richard Pinhas : Dans les concerts de King Crimson, où je me rendais, il y avait toujours des bandes passées en fin et début de concert avec les duos Eno-Fripp. Ca m’a influencé énormément et ça me plaît toujours. Mais faire in situ des tronics comme Fripp… je ne suis pas dans cet état d’esprit et il faut être entièrement dedans pour qu’il se passe quelque chose.

Comme Eno, tu utilises beaucoup le soft Hyperprism…

David Korn : C’est vrai qu’on l’utilise pas mal car c’est vraiment un soft de traitement sonore avec plusieurs modules DSP très bien fait et très instinctif en plus, gestuel, intuitif, à l’oreille. Tu traces un chemin et ça le rejoue à l’identique avec toutes les variations. C’est très utilisé dans le monde du design sonore aussi. Il faut consulter ce site à ce propos : Arboretum.com.

« Stereo is bourgeois », une phrase qui revient en leitmotiv sur les pochettes. Ca vient de toi aussi ?

David Korn : Oui, c’est un concept que j’ai licencé à Richard ! C’est bourgeois car les seules gens qui peuvent écouter de la stéréo sont des bourgeois qui peuvent s’asseoir dans un canapé pour écouter de la musique.

Perspectives

Tu as collaboré avec Pascal Comelade sur son avant-dernier disque. Voici l’album en duo…

Richard Pinhas : Oui, Oblique Sessions II est sorti sur le label les Disques du Soleil et de l’Acier. Collaboration naturelle dira-t-on puisqu’on se connaît et qu’on s’aime réciproquement depuis vingt-cinq ans. Le tout consistait à ne pas faire redondance, à ne pas accentuer nos propres défauts, donc à ne pas faire du Comelade + Pinhas, mais arriver à la symbiose, quelque chose de musical et d’organique entre nous. De ce point de vue, je crois que ça marche bien. Ce fut un réel plaisir de rester trois semaines ensemble, en famille quoi. J’ai une grande admiration pour ce que fait Pascal, et ce depuis longtemps.

Tu joues rarement en public, pourquoi ce retour sur scène l’année dernière ?

Richard Pinhas : Je ne joue pas trop souvent, c’est pour ça que c’est bon. L’année 1999 était une bonne année pour jouer, j’en ai profité. Il faut aussi avoir quelque chose de nouveau à exprimer et c’était le cas aussi bien avec Dantec qu’avec Spinrad. Schizotrope était un test majeur aux USA, et je pense sincèrement que les gens n’ont pas été déçus.

Ton avis sur les scènes electronica actuelles ?

Richard Pinhas : J’aime beaucoup Aphex Twin, Scanner, Autechre, il y a beaucoup de très bonnes choses mais aussi, il fallait s’y attendre, beaucoup d’escrocs : genre j’arrive à un festival, je mets un CD ou mon mini-disc et je fais semblant de mixer. Les Hélène et les garçons de l’electronica tu vois…

Comment sens-tu tes tournées US et françaises ?

Richard Pinhas : On va voir comment ça se passera à l’avenir… En France, des dates comme celles de Lyon ou de Paris ont été inoubliables…

Tes projets à venir ?

Richard Pinhas : Le Heldon avec David Korn au chant, Antoine Paganotti à la batterie, Olivier Manchion à la basse, RP aux guitares et digitals synthés, Spinrad aux textes et Dantec aux textes et aux synthés analogiques. Il est terminé. Puis il y aura sans doute également un remix par Scanner du duo Schizotrope/Scanner du concert de Paris 99. J’aimerais bien rejouer avec lui d’ailleurs. Sinon en 2001, probablement, un Schizotrope 3 et aussi autre chose avec David Korn. Un titre n°1 au Zimbabwé et un n°4 en Tchétchénie.

Propos recueillis par

Les sites web sur Richard Pinhas :
Schizotrope : http://www.schizotrope.com
Cuneiform : http://www.cuneiformrecords.com
Web Deleuze : http://www.imaginet.fr/deleuze