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A l’occasion de la parution, aux éditions Verticales, de « Fragments de la vie des gens » et « Autobiographie », Régis Jauffret s’entretient avec Vincent Eggericx.

Chronic’art : Quand êtes-vous né ? Comment ?

Régis Jauffret : Né le 5 juin 1955 à Marseille. Je suis resté là-bas jusqu’à l’âge de vingt-deux ans.

Quand allez-vous mourir ? Où ? Dans quelles conditions ?

Je mourrai peut-être de mort naturelle, mais je ne crois pas utile de m’attarder trop longtemps. D’ailleurs, je n’ai pas une santé très solide. Quand j’étais jeune, la vie m’apparaissait comme une joie possible, alors qu’aujourd’hui je l’envisage plutôt comme un devoir.

Avez-vous des enfants ?

Marius dix ans et Fabiola sept.

Vos livres sont-ils vos enfants ?

Non. Le livre que je suis en train d’écrire a un certain degré d’existence pour moi, mais quand il est terminé il devient tout de suite un astre mort qui cesse de m’intéresser. je n’ai aucun attachement envers les livres que j’ai écrits, c’est une forme de perversion qui m’est étrangère.

A quoi ressemblez-vous ?

Je me le demande parfois. En fait, je ne sais même pas, si j’avais le pouvoir de me choisir une apparence, laquelle je choisirais.

L’écriture vous a-t-elle donné ? Vous a-t-elle pris ?

Je ne peux pas aller plus loin que l’écriture, c’est le seul absolu qui soit à ma portée. L’écriture me donne l’impression de faire quelque chose et d’avancer vers un but, alors qu’aucune autre activité n’a ce pouvoir. Tout ce qui n’est pas écriture me semble perdu, déjà vécu, souvenir éculé, irréel. Oui, irréel ; quand j’ai commencé à écrire à l’âge de seize ans je me suis rendu compte soudain que tout le reste n’existait plus, était périmé et que seule l’écriture pouvait produire de la vie. A part ça, il me semble que l’écriture m’a beaucoup pris, beaucoup nui. D’abord, en me rendant la réalité générale irréelle, elle m’a isolé des gens que j’ai pu croiser au cours de ma vie. Et puis pour cette même raison je n’ai pas pris assez au sérieux les événements majeurs de mon existence, refusant justement d’interrompre le flux continu de l’écriture qui a toujours fusé à l’intérieur de ma vie privée comme une voie d’eau. En outre, la publication de mes livres n’a fait que m’isoler encore davantage. On m’a pris au mieux pour un psychopathe, au pire pour un assassin. Remarquez, je ne déteste pas la solitude.

Quel métier auriez-vous rêvé de faire ?

Aucun depuis que j’ai commencé à écrire. Mais quand j’étais enfant j’aurais aimé jouer dans des films ou chanter.

En dehors de l’écriture, exercez-vous un autre métier ? Lequel ?

La littérature c’est l’art pauvre, en tout cas l’art fait par des pauvres. Je crois que la France est bien l’un des seuls pays au monde où pour que l’écriture soit un métier il faut mouliner pour l’audiovisuel ou écrire des romans affligeants sur sa grand-mère. Sinon, vous pouvez vivre de maigres subventions et d’à-valoir misérables, et devenir le prototype du french writer qu’éventuellement on découvrira sitôt qu’il sera mort et qui deviendra dès lors une source de revenus pour sa veuve. On peut trouver cette situation cocasse, mais en fait elle est triste, affligeante, c’est une véritable honte. Quant à moi, j’ai vécu longtemps de l’écriture de pièces radiophoniques, puis pour acheter ma liberté j’ai fondé il y a une dizaine d’années une microscopique société de presse qui publie aujourd’hui un magazine sur les faits divers. Cette publication m’assure pour l’instant l’indépendance financière qui me permet d’être mon propre sponsor. Mais je préférerais de loin vivre de mon écriture au lieu de mener cette vie de schizophrène.
Prenez-vous du plaisir à écrire ?

Oui, toujours, à chaque fois, de plus en plus. Même l’orgasme demeure un plaisir très inférieur à celui de la manipulation des mots, des phrases, de la sculpture de cette espèce de bloc compact qui apparaît au bout de quelques mois, de quelques années d’écriture. Pourtant je ne suis pas un amoureux des mots, ni de la langue, je ne leur veux pas de bien, je veux au contraire les voir filer doux avec l’humilité d’une double-croche qu’on trace sur une portée ou celle de la couleur qu’on écrase sur une toile. L’écriture est une guerre contre la matière, puisque c’est un art. Une guerre froide et déterminée.

Qu’est-ce qui est beau à vos yeux ?

Le matin, quand il y a du soleil dans la pièce où j’écris. J’ouvre la fenêtre, je regarde le canal, les chiens dans le square. Tout est banal, mais tout me semble inattendu, vraiment beau.

Aimez-vous la pornographie ?

La pornographie, c’est une notion très vague pour moi. Les accouplements ne me dérangent pas, les corps nus non plus, si c’est de ça dont vous voulez parler. Mais je crois que dans notre société la vraie pornographie, celle qui vous montre et ne vous donne rien, c’est la publicité. On n’a jamais pensé à la censurer, sur la terre entière le commerce est en liberté, alors que ce n’est pas le cas de tout le monde.

Où habitez-vous ? Comment ? Dans quelles conditions ?

J’habite un trois-pièces moderne à Paris, dans le 10e arrondissement, près de la gare de l’Est. J’ai abouti là l’an dernier quand ma vie familiale a capoté. Je vis seul une partie de la semaine, le reste du temps j’ai mes enfants. Les soirs où je suis seul, je reste assis devant le téléviseur à regarder n’importe quoi. Puis je vais me coucher, et comme je n’arrive pas à m’endormir je me relève au bout d’une heure et je reviens m’asseoir. A cette heure-là tous les appartements de l’immeuble d’en face sont éteints, il n’y a aucun bruit en dehors du chuintement du poste. Je ne crois pas avoir une vie très intéressante à raconter.

Avez-vous un avenir ?

Plus on avance en âge plus on se rend compte qu’une vie ce n’est vraiment rien du tout. Il faut être très jeune, ou gâteux, pour attacher de l’importance à l’avenir. L’existence est une petite chose qui passe très vite, l’avenir est une invention des philosophes grecs peut-être, ou d’un mandarin chinois ivre de thé, je ne suis pas assez cultivé pour vous répondre. En tout cas les choses n’ont fait que s’aggraver depuis ce temps-là, et aujourd’hui on s’imagine que sa propre vie a vraiment une valeur, on se rend malheureux, on se croit important, et on terrorise de plus en plus la jeunesse, en la menaçant d’un avenir lamentable si elle ne courbe pas l’échine dans les structures éducatives et tout le reste de son existence. La notion même d’avenir permet de faire peur, d’avilir, de vous enlever toute chance de tirer la moindre substance du présent qui est bien la seule chose tangible, pourtant.

Nous remercions les éditions Verticales qui nous ont gracieusement autorisé à reproduire cet entretien

Lire La mort nous va si bien dans Le Mag