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A l’occasion de sa venue en France, pour la sortie de New whirl odor, rencontre avec le mythique Chuck D de Public Enemy dans un hôtel chic parisien. Pendant ce temps, dehors, pas loin dans la rue, véridique, la banlieue s’enflamme…

Chuck D. a formé son groupe en 1982. Reagan sourit. C’est à cette époque que Chuck fait la rencontre de Hank Shocklee et Bill Stephney. Ils parlent de politique et de beats, de radio et de politique, et ainsi de suite… Shocklee se met à proposer quelques démos à Chuckie D, premier pseudo du jeune rappeur Carlton. Ils font ensemble le morceau Public Enemy No.1. Lorsqu’il est contacté par Rick Rubin et les gros pontes de Def Jam, Chuck hésite à signer avec la « grosse machine ». C’est à cette période qu’il forme son groupe, s’entourant de Shocklee en qualité de producteur, mais aussi d’un certain Dj nommé Norman Lee Rogers aka Terminator X, ou encore d’un membre de la Nation of Islam (Professor Griffa ka Richard Griffin).

Mais la flamme sincère de Public Enemy (PE), l’ingrédient fantasmagorique qui a pousser ce groupe vers sa légendaire destinée, c’est incontestablement William Drayton, plus connu sous le pseudo de Flavor Flav. Sorte d’alter ego de Chuck D perdu dans un « rap inconscient », Flav émane une force naturellement jubilatoire, qui ne cesse de gesticuler, rappant, criant et fredonnant à foison, dodelinant ses rimes comme un grand enfant doué d’un cerveau ramifié de milles délires… Son horloge donne l’heure du hip-hop. Il est le symbole du hip-hop. Tout le monde le connaît. Lorsque PE est venu à Paris à la fin des années 80, au Globo notamment, c’est en pyjama que Flavor Flav avait accueilli les jeunes parisiens, à la sortie de son car. Il se fout de la gueule du monde, au beau milieu des scènes politiques et musicales, qu’elles soient correctes ou incorrects. Les rimes sombres de Chuck D et la fougue de Flavor Flav sont agencées presque instinctivement, mais pourtant bien souvent avec une vitalité furieuse, le tout sur fond de beats rudes, de prod haut de gamme, taillées en dent de lames entre les scratches furieux de Terminator X. Il y a un écart incroyable entre l’attitude de Flavor Flav et celle de Chuck D. Et pourtant, ils semblent être inséparables, forgeant une longueur d’onde que seuls eux-mêmes peuvent contrôler. Leurs chefs-d’oeuvres (It take a nation of million to hold us back, Fear of a black planet) sont aujourd’hui considérés comme des temples du royaume rapologique. Et pour cause. Sous les mains habiles de Shoklee et du Bomb Squad, les productions énormes y fusent de toutes parts, explosent, se laissent enlacer par les sonorités d’un radio de l’enfer noir qui fout la frousse et fouette l’Amérique WASP.

Public Enemy revient en force avec une razzia de rééditions et de nouveautés, à l’instar du nouvel album New whirl odor, ouvrant une trilogie qui s’étalera jusqu’à la fin de 2006. Cet engin étonnant, accompagné d’un DVD présentant entre autres la structure SlamJamz, le label de Chuck D, permet de faire un peu le point sur ce groupe mythique. En outre, l’armada noire s’apprête entre autres à sortie au tournant 2006 Rebirth of a nation, un opus entièrement produit par le rappeur / producteur Paris sur son label Guerilla Funk Recordings. Ces artistes s’étaient retrouvés pour la première fois sur l’album de PE Revolverlution en 1992, puis sur l’album de Paris Sonic Jihad avec Dead Prez sur le morceau Freedom. Paris, Dead Prez, KAM, Conscious Daughters, Immortal Technique et Mc Ren participent également à cet album dont le premier single s’intitule Can’t hold us back. C’est donc le grand retour de PE, et surtout d’un Chuck D au mieux de sa forme. Nous sommes le 21 septembre 2005, il fait une chaleur à crever, les banlieues françaises s’apprêtent à disjoncter et Chuck D est à Paris, installé à l’hôtel Holiday Inn place de République. Entretien fleuve…
Chronic’art : Public Enemy est absent depuis quelques années. Revolverlution a fait peu de bruit. Comment t’es-tu mis à travailler sur ce nouveau disque qui réunit tout le monde ?

Chuck D : Revolverlution… Hum… On a enregistré ce nouveau disque dans quatre studios différents avec à peu près douze ou quinze producteurs : Dj Johnny Juice, Professor Griff, Abnormal, Chief Exec et aussi Dj Lord et CDOC. La production de ce disque a pris du temps parce qu’on a travaillé de manière fouillée sur chaque titre, c’est à dire que quasiment chaque morceau est passé entre les mains de chaque producteur. Ce crew de producteurs maison est un peu une sorte de baby bomb squad à mes yeux, notamment dans sa manière de travailler, dans cette façon de se repasser les sons, de rajouter des couches, de retravailler les idées des autres. Les gars bossaient dans leurs studios et nous, au milieu, on récupérait leurs beats pour les renvoyer à d’autres producteurs comme autant d’ébauches, d’idées à compléter. Ce qui a permis à certains titres d’êtres développés au maximum par plusieurs sensibilités. C’est un mode de travail ingénieux. Je ne peux pas te citer sur ce disque de titre qui n’ait été produit que par un seul producteur, et je peux difficilement te dire qui a réellement produit quel beat.

Où en est le Bomb Squad aujourd’hui ?

Moi, je suis là, et les autres sont « advisors » et « supervisors ». Tu penses bien qu’ils n’ont pas arrêté la musique ! A true musician never stops doing music, a true artist never stops doing art… Ils sont dans les studios. Avec Hank Shocklee et Keith Shocklee, on donne des conseils à pas mal de producteurs, on est un peu comme des sortes de consultants.

Il y a vingt ans, le hip-hop était habité par un combat. Aujourd’hui, ce n’est pas vraiment ce combat qui est mis en avant dans ce qu’on connaît du rap. Comment Public Enemy se place-t-il dans cette actualité ?

C’est du classique. PE a une discographie qui classe le groupe au même niveau que les Beatles ou Run DMC, sauf que nous, nous sommes un électron libre. Je veux dire que nous sommes la old-school mais nous avons des relations avec la musique actuelle. Nous sommes la base d’un truc qui est devenu super populaire avec ces 50 Cent et tous ces trucs. Et nous sommes très en verve aujourd’hui encore, à cette époque où la politique américaine nécessite une critique en profondeur que ne délivrent pas forcément les gens qui se prennent pour nos descendants. Je crois que PE est toujours d’actualité, malgré cette aura old-school. C’est aussi pour ça qu’on fait encore des disques…

Malgré tout, vous n’êtres pas toujours très raccord avec le discours du rap actuel. Vous êtes toujours LE groupe politique, engagé, celui qu’on cite en exemple…

Nous avons un background différent des gens qui font du rap aujourd’hui. Pour comprendre PE, il faut comprendre la manière dont nous avons grandi. Moi, j’étais gamin en 1958 et 1965, alors que la plupart des rappeurs qui vendent des disques aujourd’hui sont plus jeunes, ils sont nés, pour les plus vieux, dans les années 70. Et ceci explique en partie pourquoi il y a des choses, des sujets dont il est question dans le rap d’aujourd’hui qui ne me touchent absolument pas. Ces rappeurs sont des produits des années 70 et 80 et leurs influences sont les choses de cette époque, certaines séries TV comme Good times, par exemple. Moi, mon background, mes influences, ce sont les Black Panthers, les assassinats politiques, la Nation of Islam, Elijah Muhammad, Malcolm X, la guerre du Vietnam. Ces choses n’existaient plus dans les années 70, une période beaucoup plus cool ou les noirs prenaient de la cocaïne en regardant « Superfly » ; on faisait la fête, le funk…
A travers cette remarque, tu semble pointer du doigt un manque de prise de position du hip-hop actuel, la futilité du combat, si combat il y a…

Je pense que ça ne concerne pas que le hip-hop. Même dans le monde politique, alors que c’est exactement là que ça devrait se passer, il n’y a aucune prise de position sérieuse. Et puis s’il y a de vraies alternatives dans la musique rap, ce sont des gens inconnus et non-exposés qui ne sont pas signés sur des labels suffisamment importants. On doit donc s’efforcer d’enfoncer les portes qui ne nous sont pas ouvertes et d’emmener le hip-hop au point où il est réellement profitable aux masses.

Une fois encore, la question du diffuseur se pose. Qu’est-ce que les gens perçoivent du hip-hop aujourd’hui ?

Ils voient ce que le système a choisi de représenter, c’est à dire que le hip-hop ne se dirige pas par lui-même, tu vois ? Il est également contrôlé par de grosses structures capitalistes comme Viacom et Clear Channel, pour la télévision et la radio. Et ceux qui contrôlent les compagnies de disques. C’est à dire que le rap s’est en partie laissé avoir d’une part par les dollars -c’est assez normal-, mais il s’est aussi fait avoir parce qu’il n’a pas pris le contrôle de la diffusion, et je ne blâme pas forcément les artistes ici, car ce n’est pas aussi facile que de le dire pour le faire. Mais ce que je veux dire, c’est que l’image qu’à aujourd’hui le rap est quelque chose qui est contrôlé depuis bien plus haut que les simples chaînes de télévision. Du coup le résultat est que cette communauté qui semble avoir les moyens de se contrôler elle-même et de faire ce qu’elle veut n’a en réalité aucun contrôle. Ce que tu en vois, c’est ce qu’on veut bien te montrer.

Est-ce la raison pour laquelle tu as choisi de fonder ton label SlamJamz ?

Exactement, bien que ce ne soit pas non plus la solution quand tu es seul. J’ai eu ces problèmes d’image, de visibilité, et ma première volonté a été de chercher à le diffuser directement via Internet qui est une très bonne alternative à tout ça. Les artistes de SlamJamz ont une conscience, ils ne font ni ne racontent pas n’importent quoi. Ils ne sont pas « hype », ce n’est pas de l’intox. Pour ce qui est de la teneur musicale, ils ne font pas que du rap, mais il font du hip-hop, du blues, de la soul, ils sont en contact avec la source de notre musique, ils savent d’ou ils viennent et ou ils vont. SlamJamz est un peu comme un joint-venture entre Def Jux et Blue Note…

Malgré le discours que tu tiens sur ces médias qui contrôleraient le discours, PE est quand même parvenu dans les années 90 à diffuser son messages via de gros labels…

Oui, mais on nous a collé parfois un bonnet d’âne, genre vous êtres LE groupe politique revendicateur. Bullshit

Vous avez eu un rôle que peut avoir Nas aujourd’hui. Un rôle de trouble fête, comme tu l’expliques dans ton bouquin Rap, race & reality

Oui, moi j’avais ce rôle. J’étais le « uncool motherfucker », celui qui n’est peut-être pas cool, qui rappelle à l’ordre ou qui gueule quand ça déborde, mais qui fait que la communauté ne se suicide pas, que tout ne part pas en couille. Alors on disait : « Chuck D est comme un moraliste ». Je ne suis pas moraliste, je suis juste celui qui fait attention là où tout le monde s’en fout et se jette dans les pièges qu’on nous tend. Tu vois, la drogue…

Public Enemy a enregistré un disque avec Paris. Ce disque ne sort pas encore mais tout le monde l’a entendu. Peux-tu nous en parler ?

Je pense qu’il sortira en février. Ce disque est un projet un peu spécial car il ne correspond pas exactement à la dynamique de PE, il n’y a pas tous les éléments. C’est un disque à part, comme un side-project. Il est entièrement écrit et produit par Paris. Ce qui est nouveau, c’est que je n’ai jamais rappé des textes écrits par quelqu’un d’autre, mais là, c’est Paris, quelqu’un de très particulier, sans doute le seul à pouvoir écrire des choses que j’aurais pu écrire, tu comprends ? Il a son label, il sort ses disques lui-même, il dirige tout, il fait ses pochettes… J’aime cette attitude.
Quelle est la différence entre ses lyrics et les tiens ?

Je pense qu’on pourrait dire la même chose, qu’on a un discours relativement proche mais que l’écriture est différente, le flow aussi. J’ai un sens du fouet différent (rires). C’est pourquoi le pari m’a semblé intéressant. Paris est plus direct que moi, plus « in your face ».

C’est généralement tabou de parler de ghostwriters…

C’est justement pour ça que je te le dis. Sinon tu n’aurais pas conscience du challenge que ça représente. C’est la première fois que je rappe les textes d’un autre. Paris est un bon choix.

Tu es un des premiers artistes à avoir réellement choisi de distribuer tes disques via Internet. Comment et pourquoi as-tu pris cette décision ?

Je pense que ça permet d’annuler un maillon de la distribution qui a toujours posé problème, et pas seulement aux artistes de rap. Ma distribution aujourd’hui n’est pas aussi puissante que celle d’une major, mais c’est aussi du à une utilisation encore aléatoire d’Internet par le public. Potentiellement, elle est aussi puissante. Je trouve que c’est facile, c’est une bonne source d’information. Je tiens par exemple un journal sur mon site où j’y raconte ce qui se passe dans ma tête et dans ma vie d’artiste. Si tu as besoin de me joindre, tu peux aller sur ce site et tu auras les infos nécessaires. Que tu sois journaliste ou pas, et que tu sois en contact avec un attaché de presse ou pas.

As-tu la sensation que les jeunes connaissent Public Enemy ? Que vous n’êtes pas seulement une espèce de reliquat de l’ancien temps ?

Pourquoi vous dites ça ?

Parce que c’est assez évident auprès des fans de 50 Cent, par exemple, sans manquer de respect à 50 Cent. Est-ce un problème pour toi ?

Oui et non. Ca vient du fonctionnement des multinationales de la musique. Leur finalité est d’attirer des fans et de les faire ensuite consommer ce sur quoi elles investissent au jour le jour. Elles se foutent de ce qui est sorti il y a dix ans. Mais je pense que ceux que ça intéresse rencontreront un jour ou l’autre Public Enemy, ils finiront par connaître parce qu’ils sont susceptibles de chercher dans cette direction. Mais effectivement, il ne faut pas compter sur l’industrie pour faire connaître nos vieux disques.

Et ce qui se fait actuellement, ça te parle ? Ca te plaît ?

J’aime Little Brother, The Roots et Nas. Et puis… il y en a trop pour que je te les cite tous. Je trouve que la production est un peu légère en règle générale, alors que pour moi et pour le Bomb Squad, c’est quelque chose de super important. Toute la production actuelle se ressemble, c’est dommage, ça manque d’originalité, de variations de vitesse par exemple. Si tous les morceaux évoluent entre 96 et 100 bpm, ou est l’originalité ? Pour moi, cette variable permet de ficeler quelque chose de réellement cohérent, d’animer un album.

Pourquoi selon toi le hip-hop a-t-il ralenti au fil du temps ?

Parce que les producteurs essaient toujours de penser au rappeur, de faire en sorte qu’il soit à l’aise alors que ce doit être l’inverse. Mais qui a dit que ça doit être facile pour le Mc ? Etre un Mc, c’est être capable de suivre un beat même s’il possède des tonnes d’arrangements différents, deux bridges et je ne sais quoi d’autre. Sauf dans la musique de danse, évidemment. Cela dit, je ne blâme personne parce qu’il me suffit d’écouter les vieux Dre, les NWA ou le Bomb Squad pour retrouver cette vitesse et cette agressivité, mais je trouve juste qu’aucun producteur aujourd’hui ne travaille avec des éléments imprévisibles. Tu n’entends pas non plus sur les disques d’aujourd’hui des variations de durée. Tous les morceaux sont compris entre 3:30 à 4:30. Mais quid du type qui a fait un beat de 50 secondes ? C’est ça, la production pour moi ! La durée, la vitesse, le changement, l’imprévisible… Je trouve que les producteurs se reposent, ils ne foutent rien.

Pour revenir à l’actualité, comment as-tu réagi à la manière dont a été traité par les médias l’ouragan qui s’est abattu sur le Sud des Etats-Unis ?

Les images ne mentent pas, et quand je les ai vue, j’ai halluciné. J’ai eu une longue conversation avec mon père qui était en vacances dans le coin à ce moment-là, et ma première réaction a été d’écrire immédiatement. La chanson s’intitule Hell no, we ain’t all right. Et c’est une chanson de PE.

Propos recueillis et

Lire notre chronique de l’album New whirl odor