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Ed Handley et Andy Turner, anciennement Black Dog, Plaid depuis 1997, sortent leur album annuel chez Warp : Double figure, ou comment marier en s’amusant le froid des machines et la chaleur des mélodies. Entretien avec une des faces de la médaille, Ed Handley

Chronic’art : Double figure est souvent présenté comme le troisième volet d’une trilogie. Peux-tu l’expliquer ?

Ed Handley : En fait, cette idée de trilogie n’a pas été planifiée depuis le premier album, mais ces trois disques partagent beaucoup de points communs stylistiques ou émotionnels, qu’on a voulu relier a posteriori par ce concept. Mais globalement, ce qu’on entend sur ces disques, c’est juste nous deux, essayant de nous stimuler, de nous émouvoir, de nous satisfaire. La raison pour laquelle nous avons décidé de faire de ces trois disques une trilogie, c’est que nous voulions désormais suivre une direction différente. Et puis ce concept, artificiel, de trilogie mettait forcément un arrêt au travail entrepris jusqu’alors.

Le « concept » de cette trilogie correspondait à l’idée de stéréo, de dualité ?

Oui, mais c’est assez vague en fait, assez ambigu. Tout le monde dans sa vie a été plus ou moins confronté à l’idée de dualité, donc on a appliqué cette notion à notre travail de manière un peu paresseuse, par sûreté, en se disant que tout le monde s’y retrouverait.

Alors quel est le futur de Plaid après ça ? Vers quoi allez-vous vous diriger ?

Eh bien, jusqu’alors, on faisait de la musique par pur plaisir, pour retranscrire notre univers un peu fantaisiste, ludique. Je pense qu’on va désormais s’imposer beaucoup plus de contraintes, être moins instinctifs et émotionnels. Réfléchir davantage à la musique qu’on veut produire. Mais je ne sais pas encore quel est le concept, s’il y en a un, qui va structurer ce travail. Il n’y avait pas de raisons particulières pour nous de faire de la musique, sinon le plaisir. Nous voulons aujourd’hui agir de manière moins empirique, et plus réfléchie. Ca fait dix ans que nous faisons de la musique, il est temps d’évoluer un peu.

Sur quel matériel travaillez-vous ?

Le matériel basique est un Mac et le software LogicaAudio, avec ses plug-in, des synthés et des samplers software. On a quelques vrais synthés qu’on utilise un peu : les Yamaha DX7 DX100, un FS100… Mais on travaille plus avec l’ordinateur, parce qu’on aime les sons électroniques purs. On n’est pas « antiacoustique », on connaît des gens qui peuvent jouer des instruments acoustiques, donc ça arrive parfois. En concert, il peut y avoir une guitare ou une chanteuse, même si la plupart de nos sets sont purement électroniques.
Vous travaillez ensemble en studio, ou séparément ?

Nous travaillons d’abord en solo puis nous confrontons nos productions respectives. Je pense qu’il est important de travailler seul au début, ce qui permet de mieux se concentrer sur les sonorités, les mélodies. Et puis, nous mélangeons nos idées.

Il y a des influences 80’s évidentes dans votre musique. Tu confirmes ?

Oui, les années 80 ont été importantes pour nous, parce que c’était le début du hip-hop, même si nous sommes plus influencés par l’electro américaine (Jonzun Crew, Afrika Bambataa, Soul Patrol etc.), très mélodique à l’époque. Nous avons d’abord écouté ça avant de découvrir Kraftwerk et l’electro européenne. Nous étions aussi très exposés, comme tout le monde à cette époque, à l’electro-pop anglaise (Human League) même si ce n’est qu’aujourd’hui que nous découvrons réellement ces groupes-là. A l’époque, nous écoutions plus de hip-hop et ne nous vantions pas d’apprécier aussi cet aspect de la musique. Cependant, je me souviens de Jazzy Jay qui jouait des disques de Human League : l’ambiance était donc déjà à l’éclectisme. Les 80’s sont bien une influence. Même si politiquement et socialement, c’était une décennie épouvantable.

Que penses-tu de la nostalgie 80’s qui frappe un peu tout le monde aujourd’hui ?

Ca devait arriver. Je n’aime pas vraiment les versions ironiques des 80’s, mais lorsque cette musique est appréciée de manière sincère, ça peut donner de belles choses. Nous aimons sincèrement les 80’s. Nous sommes plus proches de Rephlex ou de DMX Crew, en un sens. Des groupes qui font de la « comedy-music » à partir des 80’s, sans être ironiques. DMX Crew est peut-être stupide, mais pas ironique. Je n’aime pas trop l’ironie. L’ironie glisse vite vers le cynisme. Notre musique est sincère ; ce qui est peut-être plus grave encore (rires).

Le premier morceau de l’album a un côté new-wave, avec cette petite guitare…

(Rires) Oui, peut-être, mais c’est une influence inconsciente, alors. Comme toute la musique qu’on a pu entendre à la radio quand on était gamins. La guitare est jouée par un ami. Le fait est que nous utilisons les synthétiseurs d’une manière assez traditionnelle, sans vouloir faire avant-garde, ou expérimental. Ca satisfait des choses très basiques en nous, sans réelle réflexion. C’est assez romantique finalement.
C’est vrai que votre musique n’est pas sophistiquée comme celle de la plupart des artistes Warp. Vous souhaitez faire une musique électronique plus populaire ?

Pas vraiment, c’est juste un reflet de ce que nous aimons. Il y a une sensibilité pop parce que nous ne sommes pas très sérieux dans notre approche de la musique. J’aime aussi écouter Autechre, et je respecte leur travail, mais notre musique est plus instinctive, plus enfantine, plus directe. En ce sens, peut-être est-elle aussi plus populaire… Nous n’avons rien à prouver en matière de musique, nous ne voulons pas changer la face du monde ou de la création musicale. Nous recherchons notre plaisir avant tout.

Votre musique est effectivement joyeuse. Est-ce un reflet de vos personnalités ?

Pas vraiment. C’est peut-être un reflet de ce que nous aimerions être. C’est notre fantaisie, d’imaginer un monde merveilleux, joyeux, comme notre musique.

Une sorte de Mario land ?

(Rires) Oui, ça ne me dérangerait pas de vivre dans Mario land…

J’ai lu que vous aviez composé des musiques de vidéos pour enfants ?

C’était pour une vidéo éducative à destination d’enfants qui ont des difficultés scolaires. Ce n’était pas vraiment de la musique, mais des sonorités agencées en « step by step », illustrant des images, de manière très didactique, pour susciter des associations. C’était intéressant parce que nous n’avions jamais vraiment réfléchi à notre musique en termes d’images. Je pense que nous allons commencer à développer cet aspect : des animations en flash sont prévues pour certains titres de notre nouvel album. Ce sera notre première « vidéo ».

Vous aimez voir des gens danser sur votre musique, ou est-ce plutôt du « home-listening » ?

Ce n’est pas une priorité. Quand on joue live, bien sûr, on préfère voir les gens s’amuser sur notre musique. Ca crée des interactions productives. Mais c’est entre les deux, ni de la dance-music ni de l’ambient.
(A ce moment de l’interview, nous sommes interrompus par la gardienne en uniforme du petit parc arboré du quartier du Marais où nous réalisons cet entretien. Celle-ci nous demande, très sérieusement, si nous avons « une autorisation » pour faire un enregistrement. Après deux minutes de négociations, elle semble prendre conscience de la stupidité de son intrusion, et s’en va en maugréant : « Bon, on dira que je n’ai rien vu… » Tout va donc pour le mieux, les forces de l’ordre veillent sur notre sécurité.)

Que signifient les symboles sur la pochette du disque ?

C’est un de nos amis qui les a dessinés. Ils n’ont pas de signification particulière. Ils ressemblent à des créatures mythiques, mais ils n’ont jamais été répertoriés en tant que tels. Ce sont des mutations entre deux animaux, donc des figures doubles, ce qui colle bien avec notre « concept ». Nous avons pris ces images parce qu’il faut un peu d’artwork sur un disque, mais ce n’est pas très important pour nous. Nous avons pris une photo sur un écran de télévision pour que ce soit moins lisse, perturbé par les stries de l’écran. Ca me semble plus intéressant comme ça. Moins évident.

Le dernier morceau de l’album inclut une voix, mais c’est un disque plus instrumental que vos précédents. Où en êtes-vous maintenant avec cette idée d’insérer des vocaux à votre musique ?

La voix est l’instrument le plus immédiat. J’adore en mettre dans la musique. Mais c’est un peu un challenge en ce qui concerne la musique électronique. Les sons électroniques me semblent souvent plus corrects, adéquats, qu’un chant. Mais nous ne planifions pas vraiment ce que nous faisons, alors s’il y a une chanteuse dans le studio, nous pouvons très bien lui demander de chanter, et ce sera sur le disque. Tout se fait de manière un peu accidentelle.

Ok. Quelque chose à ajouter ?

Non, je n’ai jamais rien à ajouter à la fin d’une interview. Mais c’est bien que les journalistes continuent de me le demander. Ca fait plaisir.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de « Double figure »