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Le chef Seiji Ozawa donne avec l’orchestre de Boston trois concerts à Paris en mai. Deux concerts classiques au théâtre des Champs-Elysées, puis un concert au Champ-de-Mars devant 500 000 personnes avec le chanteur variéto-lyrique Andrea Bocelli. L’occasion pour Chronic’art de tirer le portrait du musicien japonais.

Tout a commencé par un entrefilet dans le journal Le Monde du 23 avril : « Le chef d’orchestre Seiji Ozawa dirigera le récital du ténor Andrea Bocelli le 5 mai sur le Champ-de-Mars à Paris, à la tête des orchestres de Boston et de Paris. » Visitant le dispositif du concert avec Tiberi, Ozawa invite le public « à venir faire la fête ». La fête ? Oui, mais pas avec n’importe qui… Un concert de Bocelli n’est pas la Love Parade, la tour Eiffel n’est pas le Tiergarten de Berlin, et Ozawa, Laurent Garnier.
A quoi songe-t-on ? A un poisson d’avril, à un coup fumeux des journalistes du Monde qui ont déjà descendu -deux fois- en flamme les prestations d’Ozawa à Paris ces derniers mois. Bref, on devient parano. Ozawa ne peut pas nous faire ça. Qu’il laisse à James Levine le soin d’accompagner les trois ténors mais qu’il ne se risque pas dans cette galère. On sait ce qui a poussé Domingo et Carreras à rejoindre cette grosse baleine analphabète de Pavarotti, mais a-t-on prévenu Ozawa sur le chanteur qu’il est censé accompagner sous la tour Eiffel ?

Car Ozawa, pour les mélomanes, c’est l’un des derniers grands chefs d’orchestre. A placer aux côtés de Boulez et d’Abbado. Après eux viendront sans doute Simon Rattle et Esa Pekka Salonen. Ensuite ? Ozawa est à la tête de l’orchestre de Boston depuis 1973. Record absolu de longévité, battant l’illustre créateur du concerto pour orchestre de Bartók : Serge Koussevitsky. En reprenant l’un des big five américains, Ozawa a été reconnu comme l’un des meilleurs. Il avait 37 ans et passait du statut de jeune chef ambitieux à celui de maître. Son parcours était exemplaire : formé à l’école Toho de Tokyo pour devenir pianiste, un accident à la main le fait très tôt renoncer à la carrière de virtuose ; il se tourne vers la composition… et la direction d’orchestre. A 24 ans, il a déjà dirigé l’orchestre de la NHK et l’orchestre philharmonique du Japon. Mais il veut plus et décide de partir étudier en Europe. Pour payer son voyage, il assure la promotion et la vente de scooters pour une société japonaise en Italie et en France.

Peut-on imaginer Ozawa, qui ne parle pas français, vanter les qualités de freinage de la dernière 50 cm3 Suzuki ? La même année, il gagne le premier prix de direction d’orchestre au concours de Besançon et fait la connaissance de l’ancien chef du Boston Symphonic, Charles Munch. Munch l’emmène dans ses valises aux States et permet à un jeune Japonais de 26 ans de se produire pour la première fois au Carnegie Hall, avec l’orchestre philharmonique de New York. Tout s’enchaîne alors très vite pour Ozawa. Il étudie avec Karajan, rencontre Leonard Bernstein qui en fait son assistant pour deux saisons. Ses qualités sont reconnues partout en Occident, et c’est plutôt au Japon qu’il rencontre des difficultés avec les musiciens qui n’acceptent d’ordres impérieux d’un de leurs concitoyens.

De retour aux Etats-Unis, il doit aussi lutter contre les préjugés raciaux, qu’il surmontera en devenant le premier musicien oriental à y obtenir une fonction significative. Il enchaîne les postes importants comme la direction du Ravinia Festival de Chicago, de l’orchestre de Toronto, de San Francisco et enfin de celui de Boston. Il n’y a pas de maison d’opéra, de grand orchestre ou de salle de concert qui n’ait réclamé sa baguette. Jusqu’à son retour triomphal au Japon en 1978. Seiji Ozawa se met particulièrement au service des compositeurs. Il donne temps et énergie à Takemitsu, György Ligeti, Darius Milhaud, Iannis Xenakis, Olivier Messiaen ou récemment Henri Dutilleux (voir notre critique de Shadows of time). En dehors de Pierre Boulez, il n’y a pas de chef de renom qui se consacre autant aux œuvres d’aujourd’hui.

Le trait fondamental de sa personnalité ? Le sens de la liberté, le goût pour l’aventure. Il a enregistré pour dix labels différents près de 140 pièces de 50 compositeurs (c’est même le seul grand chef sans contrat d’exclusivité avec une firme discographique). Sa mémoire phénoménale, le raffinement des sonorités qu’il obtient des musiciens, sa souplesse et ses qualités rythmiques lui ont apporté la gloire. Deux Emmy Award, une légion d’honneur donnée par Chirac (une passion commune pour le sumo !), le concert d’ouverture des jeux Olympiques en 1998, la nouvelle salle de concert de Tanglewood baptisée Ozawa… Bref, la gloire, juste récompense d’un talent unique. Alors bien sûr, on est prêt à débourser 650 F (le strapontin !) au théâtre des Champs-Elysées les 2 et 3 mai prochain. Au programme, la deuxième symphonie de Malher (dont il a enregistré l’intégrale chez Philips) et le lendemain, la Turangalila symphonie de Messiaen (dont il créa -faut-il le rappeler- le Saint François d’Assise).

Mais quelle idée de jouer avec Andrea Bocelli ? Le ténor populaire (découvert par Pavarotti), directement passé avec Romanza dans le camp de Céline Dion, n’a pas besoin de Seiji Ozawa pour chanter des arrangements de l’Ave Maria. Les bandes orchestrales de Dave ou les conseils d’André Rieu lui suffiraient. A son dernier séjour parisien, on pouvait croiser Seiji Ozawa rue des Abbesses, achetant des oranges. Demain, s’il continue à fréquenter Tiberi, il n’aura plus à payer ses tomates.

Orchestre Symphonique de Boston
Direction : Seiji Ozawa
2e Symphonie de Malher le 2 mai 2000
Turangalila symphonie de Messiaen le 3 mai 2000
A 20h30 au Théâtre des Champs Elysées

Concert Ozawa / Bocelli au Champ-de-Mars: le 5 mai 2000
A 20h30 avec l’orchestre de Boston et l’orchestre de Paris
Plus d’infos sur le site de la mairie de Paris