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Avant que la grande mode des écrivains-voyageurs n’apparaisse, quelques voyageurs trouvèrent dans l’écriture le moyen de prolonger leurs voyages. Ainsi, Nicolas Bouvier explora sa vie durant les terres inconnues et laissa une œuvre de tout premier ordre consacrée à ses émerveillements successifs, de Genève à l’Afghanistan (L’Usage du monde), des Balkans à Ceylan avant de rejoindre le Japon, etc. Portrait d’un homme qui combina récit d’événements et méditation sur l’écriture et l’errance.


Les récits de Nicolas Bouvier donnent à éprouver la souffrance et la joie très intimes de voyager, ils donnent à sentir ce qu’est la plénitude d’être. Le Journal d’Aran et Le Poisson-scorpion sont deux journaux d’antipodes, deux récits îliens, Aran pour le premier, Ceylan pour le second. A Aran comme à Ceylan, Bouvier est malade. Traqué par les fièvres, les coliques et le délire. « De la lunette des toilettes où une dysenterie tenace m’a cloué la moitié de la nuit, j’ai vu par la lucarne le jour se lever sur les prés ternes, le lacis de murs gris, la mer d’acier bruni. Buvant un thé brûlant, presque solide de sucre, j’écoutais en moi dégringoler la fièvre », nous écrit Nicolas Bouvier depuis sa chambre d’hôte des Iles d’Aran. La maladie que le voyageur traîne par le monde réussit d’ailleurs à l’isoler toujours plus, à le tenir à l’écart des circuits tracés. A tel point que Le Poisson-scorpion, de loin le plus crépusculaire et le plus émouvant de ces deux textes, apparaîtrait presque comme la fin du voyage. Bouvier a traversé le bras de mer entre l’Inde et l’Ile de Ceylan. Il est seul aux prises avec ses démons, la chaleur étouffante, l’inimaginable passivité des hommes. Et la maladie lui fait approcher au plus près un dénuement extrême qui confine à l’humilité et le rapproche encore un peu plus du fond des choses. C’est ainsi que Bouvier fait ses rencontres, vit des quiproquo cocasses, allonge ses nuits, et entraîne son oreille à l’écoute des bruits des maisons étrangères. « J’affame ma fièvre au coin du feu, je bois du thé, j’écoute l’oncle ». Tout est là, dans cette discrète disponibilité, une curiosité de tous les instants. Qu’un autochtone incrédule affirme qu’au dehors, il n’y a « rien », Bouvier répond que « rien est un mot spécieux qui ne veut rien dire. Rien m’a toujours mis la puce à l’oreille. (…) Empaqueté comme un esquimau, je suis sorti pour voir de quoi ce rien était fait. »

Les poèmes du recueil Le Dehors et le Dedans illustrent quant à eux un autre aspect du voyage. Ils indiquent un va-et-vient. Entre la Suisse et l’Ailleurs, tout d’abord. Quelques-uns des paraphes qui figurent en fin de poèmes, notamment dans la première partie (Le dehors), l’indiquent avec une belle précision. Mahabad -Genève 1981. Ceylan, Galle, 1955 -Genève 1982. Depuis son pied à terre alpin, un Bouvier poète s’est acharné à rendre magnifiquement, par la fulgurance de poèmes – images, des scènes aussi belles que l’annoncent leur titre, des « Indes galantes » au « Cap Kyoga », de « Tabriz » au « Dernier dimanche avant la neige » en banlieue nord de Tokyo. Le plus remarquable en vérité, c’est le chemin où nous mène ce recueil. Il nous fait approcher d’un peu plus près encore, du dehors vers le dedans, la vérité de cet homme à l’œil souriant qui, quelque part au Japon, pensait à sa vie « mal cousue », pour conclure finalement : « et quand le cœur me / manque / ces chevaux noirs, je les regarde / ancrés dans les prés comme de lourds navires / leur chevalinité m’est un bienfait. »

David Boratav


Nicolas Bouvier est notamment l’auteur de :
Journal d’Aran et d’autres lieux – Feuilles de route (Petite Bibliothèque Payot / Voyageurs)
Le Poisson – scorpion (Folio Gallimard)
Le Dehors et le Dedans – Poèmes (Editions Zoé)
L’Usage du monde (Petite Bibliothèque Payot / Voyageurs)