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Orvar Smarason et Gunnar Orn Tynes sont ralentis et comateux un peu comme la musique de Mùm, mais très gentils et disponibles quand ils découvrent que le dernier « Chronic’art » parle de Takemura ou Tomlab. La troisième partie de Mùm, Kristin AnnaValtysdottir étant en vacances de promo, réponses à deux voix.

Chronic’art : L’écoute de votre disque ressemble à un « trip ». C’était réfléchi comme tel ?

Mùm : Non, nous ne l’avons pas pensé de cette manière. On a juste travaillé dessus pendant longtemps et, à la fin, on s’est rendu compte que ça pouvait effectivement évoquer un voyage. On a fait le track-listing et le mixage dans ce sens.

Comment avez-vous enregistré cet album ? On a l’impression de sources très diverses…

Oui, il y a beaucoup d’instruments, et des fields-recordings. Dès que l’album précédent était achevé, nous avions d’autres idées pour un nouveau disque. On a déménagé à Berlin et travaillé un peu là-bas. On a fait un concert à Berlin où nous avons pu entamer nos recherches sur de nouvelles chansons. On posséde un phare au large de L’Islande, où nous sommes allés ensuite passer quelques temps, pour écrire de nouveaux titres, peaufiner nos idées. Nous avons encore progressé en tournée, avant d’enregistrer l’album dans une station météo, un autre lieu très agréable. On aime travailler dans des endroits qui ont des points communs avec notre musique. Et effectivement, le processus d’enregistrement a été fait sur la route, en différents endroits, différents pays.

Vous avez l’impression que le voyage fait partie de votre identité de groupe ?

Les tournées donnent un sentiment de déracinement. Au bout d’un moment, on ne sait plus très bien où on est et avec qui, les choses deviennent moins claires. Mais quand nous enregistrons, nous restons cinq ou six semaines dans un même lieu, où nous nous sentons vraiment bien, tranquilles, et comme chez nous.

En même temps, vous êtes toujours rattachés par les médias à votre pays d’origine, l’Islande.

C’est peut-être plus facile pour nous d’entrer en connexion avec des musiciens, des artistes qui tournent et qui n’habitent nulle part, parce que nous sommes originaires d’un pays que personne ne connaît vraiment finalement. Des endroits inconnus pour des gens inconnus…

Vous mélangez sonorités modernes, électroniques, et instruments anciens. Vous pouvez en parler ?

Nous avons toujours voulu utiliser différents instruments et différentes sources sonores. Nous jouons, plus ou moins bien, de toutes sortes d’instruments, ainsi que des vieux amplis à lampes, des magnétophones à bandes… On voulait que ça sonne ancien sans être non plus vraiment identifiable. On essaie beaucoup de choses et on ne garde pas tout non plus. Il n’y a pas vraiment d’idée directrice derrière tout ça. On explore des instruments, des sons, pour trouver notre identité sonore… de manière spontanée. En tout cas, on enregistre de plein de façons différentes, avec ou sans ordinateur, il n’y a pas de routine. Pour le mixage final, on a utilisé Pro-tools relié à une grosse machine analogique.
A l’écoute du disque, on a de fortes impressions visuelles. Comme si les bruits maritimes, les craquements de bateaux, étaient ceux entendus et vus par quelqu’un en particulier.

Oui, la musique retranscrit un voyage vu à travers l’oeil d’une personne.

La pochette du disque donne cette impression également. Une ouverture pour l’oeil sur un paysage. C’est le regard du groupe en tant que personnalité qui est donné à entendre ?

Plutôt celui de l’auditeur. On invite l’auditeur à entendre et voir un voyage, une histoire… C’est aussi une manière de rendre compte des lieux où ces chansons ont été écrites : le phare ou la station météo sont en pleine nature, dans une étendue très vaste et très calme, où l’on ne voit aucun mouvement à perte de vue, sinon ceux des oiseaux, de quelques bateaux et des vagues. On peut imaginer des histoires : quelqu’un dans un phare qui attend quelqu’un d’autre sur un bateau…

On a l’impression surtout d’entendre relater des contes, de vieilles histoires…

On n’a pas envie de faire des chansons trop claires aussi. On veut faire en sorte que les gens imaginent des choses sur nos chansons. Car nous sommes comme ça nous-mêmes, rêveurs, toujours en train d’imaginer des histoires… Nos chansons deviennent elles-mêmes des éléments de notre imagination. Elles mettent en jeu nos personnalités et nos relations les uns avec les autres.

Vous êtes amis avec Sigur Ros ou Björk ? Il semble qu’il y ait une spécificité musicale islandaise. L’utilisation de sons naturels pour créer des rythmiques rappelle ainsi le travail de Björk sur Dancer in the dark, les passages dans la scierie ou sur le train, qui sont rythmé par des sons concrets…

Oui, bien sûr, les gens en Islande se connaissent tous plus ou moins. J’aime beaucoup la musique de Björk pour ce film. Mais tout le monde nous demande de parler de la spécificité islandaise. Je ne crois pas qu’il y en ait une, ou alors elle n’est pas connue par les médias occidentaux. Elle est sur place, dans les villes et les campagnes islandaise. Du fait de leur excentricité géographique, les groupes islandais trouvent leurs influences dans beaucoup de sources différentes, ce qui les rend moins faciles à cerner, que les groupes anglais par exemple. Il y des groupes très différents en Islande… et de très bons groupes : Trappa par exemple, pourraient être signés sur un label important, mais ils ne ressemblent pas à l’image que les médias européens donnent des groupes islandais.

On pense à des gens comme Asa Chang & Jun Ray ou Un Caddie Renversé Dans l’Herbe, en vous écoutant.

On adore ces musiciens. On écoute beaucoup de vieille musique folk islandaise ou nord-européenne également. Ces influences sont présentes évidemment. Il y a une vieille dame qui nous a beaucoup inspirés pour cet album. Elle fait une musique très étrange, très spéciale, qu’elle enregistre dans sa cuisine sur des cassettes à l’aide d’un magnétophone, avec un Casio et du fields recording. Elle fait au moins un album par mois. Elle s’appelle Sigritur Nielsdottir. C’est très réconfortant et encourageant de voir qu’il y a encore des gens comme ça, qui s’amusent chez eux de manière très créative, très ouverte. Tout le monde se dit : « Mais d’où vient cette musique ? ». Et personne n’a vraiment besoin d’avoir la réponse, car c’est juste une musique unique. C’est ce qui nous plaît.

Propos recueillis par Wilfried Paris

Lire notre chronique de Summer make good