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Retour sur les jeunes années de l’enfant chéri du jazz français avec la parution de Days of wine and roses (The Owl years 1981-1985), une anthologie de ses débuts qu’accompagne la parution d’un livre-entretien, Michel par Petrucciani, où le pianiste se livre à Frédéric Goaty. Et foin de la langue de bois.

Revoici les débuts de la wonder-story du jazz français retracés en deux CD, reprise d’extraits des six albums originaux publiés par Owl, alors petite compagnie indépendante et précieuse, par lesquels Michel Petrucciani se fit connaître du public hexagonal. La revente du catalogue au géant Universal nous vaut cette tentative de « retour sur non-investissement » caractéristique de l’actuel traitement marchand du jazz. Cela s’accompagne du désormais fatal encart publicitaire vantant le non moins inévitable « génie au destin hors du commun » du Michel national. Que l’on soit clair : ni le personnage éminemment sympathique, ni son histoire en forme de conte de fées (et qui cadre si bien avec le discours libéral ambiant : tout le monde peut s’en sortir… travail et volonté, etc.), ni son entrain communicatif ne nous laissent de bois. Bien des choses qu’il a laissées sonnent agréablement à nos oreilles ; mais le coup du génie, non ! Cette anthologie démontre d’ailleurs la supercherie à qui voudra l’entendre. Passons sur le premier morceau : bluette sans intérêt, toucher dur, Romano mariant superbement pesanteur et inconsistance -joue-t-il avec des palmes ?-, un Jenny-Clark ne suffit pas à sauver ça, passons. La suite montrera combien ces années, du moins jusqu’en 84, sont encore des années d’apprentissage. Le jeune homme est doué, il a ses facilités, pas de doute ; déjà point l’entertainer qu’il choisira de devenir pendant sa dernière période : notes répétées, ostinatos, etc. Mais pour l’heure cette réserve encore discrète de trucs et de ficelles ne comble pas les intermittences de l’inspiration (Amalgame).

Les développements reposent sur des marches téléphonées, les idées tirent à hue et à dia, et le pianiste ne sait pas faire court. Un propos de l’intéressé ne fait pas mystère sur les raisons profondes de lacunes dont il était apparemment conscient : « Ma technique va là où mon cerveau voudrait aller. Parfois je n’ai pas l’agilité mentale requise pour le faire. Le piano est un instrument qui m’aide à aller plus loin que n’irait mon esprit », dit-il. Saluons la sincérité, qui n’était pas le moindre des attraits de sa belle personnalité modeste et lucide : Petrucciani, lui, n’a jamais posé au génie.
Mike Berniker, le producteur de ce qui reste sans doute son disque le plus achevé, Pianism (Blue Note) a porté le juste diagnostic lorsqu’il lui reprocha de sembler « jouer pour lui-même au risque de s’ennuyer ». Sa critique se fondait sur les présents enregistrements. Cet ennui patent, les quinze minutes de Prelude to a kiss l’illustrent à satiété. Au terme de ce parcours en quinze étapes, un bilan se fait jour : Petrucciani n’était pas prêt au solo. Son esthétique de la fresque truffée de réminiscences, rehaussée d’allusions, parsemée de citations, n’en est une que par défaut. Petrucciani n’est pas encore un fonceur, il n’a pas non plus le goût de l’égarement, il hésite, tiraillé. Aura-t-il été poussé par Jean-Jacques Pussiau, producteur de ces faces ?

Les pièces en duo avec Ron McClure (qui sont aussi les dernières chronologiquement et sont enregistrées après le travail intensif en trio avec Palle Danielsson et Eliot Zigmund) le prouvent a contrario. Ce sont les plus solides, les plus cohérentes, les mieux dirigées. Avec Lee Konitz, Petrucciani se montre réservé : il sait qui est le maître, se met à son écoute. Petrucciani était un pianiste jeune, dont la personnalité ne s’est révélée que peu à peu. Son apogée se situe selon nous en deux albums, Pianism (Blue Note) et Live at the Village Vanguard (Concord), tous deux en trio. Il y eut ensuite quelques rencontres, prometteuses mais inabouties (Jim Hall, Wayne Shorter). Il se tournera bien vite vers ce qu’il appelait une « musique plus populaire ». On n’est d’ailleurs nullement fondé à le lui reprocher : son calendrier n’était pas le nôtre. Le meilleur service que l’on puisse rendre au pianiste reste encore de ne pas l’ensevelir en un mausolée trop grand pour lui : Petrucciani vaut mieux qu’une fausse consécration. Réservons le « génie » aux bâtisseurs de monde, aux inventeurs de langage -à quand le même zèle à promouvoir les albums sublimes et toujours soigneusement ignorés, voire contournés, de Ran Blake au même catalogue Owl ?-, Petrucciani restera un musicien estimable dont on écoutera toujours le meilleur avec plaisir : qui n’a pas dans son cœur des dizaines de ces musiciens qui nous accompagnent aussi longtemps que d’autres au « génie » plus avéré : c’est affaire de sentiment, non d’art. Que ses inconditionnels se rassurent, Petrucciani émouvra toujours les sentimentaux.

Days of wine and roses (The Owl years 1981-1985) Owl-Universal 548 288-2. 15 extraits de : Michel Petrucciani (1981) avec Jean-François Jenny-Clark (b), Aldo Romano (dm) ; Date with time (1981), solo ; Toot sweet (1982) avec Lee Konitz ; Oracle’s destiny (1982), solo ; Note’n Notes (1984), solo ; Cold blues (1985) avec Ron McClure (b)

Une piste CD-Rom donne à voir un extrait (3 min 20) du film de Frank Cassenti, « Lettre à Michel Petrucciani ». Le livre « Michel par Petrucciani » de Frédéric Goaty paraît au Editions du Layeur (dist. Sodis) : il comprend un long entretien, une centaine de photos et une discographie complète illustrée