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Deux romans de jeunesse inédits de Martin Amis : férocité jubilatoire mais ambition littéraire mesurée. Faut-il déboulonner l’idole ?

A 51 ans, Martin Amis n’a plus grand-chose à conquérir. Les premières places de la liste des best-sellers ? Déjà fait, et plutôt deux fois qu’une. Le peloton de tête des plus célèbres romanciers anglais contemporains ? On n’exagérera sans doute pas en disant qu’il est même en tête dudit peloton. La gloire journalistique ? Il a depuis longtemps donné ses papiers et chroniques à la moitié de la presse londonienne et a dirigé le Times Literary Supplement dès le milieu des années soixante-dix. Les honneurs de la presse satirique ? Le Private Eye d’Auberon Waugh n’a cessé d’attribuer son succès au népotisme et l’a affublé du délicat surnom de « Smarty Anus ». Une réputation internationale ? La France ne connaît que lui et les gazettes européennes ont fait leurs délices de sa fracassante brouille avec l’ami de trente ans, Julian Barnes. Autant dire que le fils prodige de l’écrivain Kingsley Amis, dont les commentaires cinglants quant aux œuvres de sa progéniture demeurent célèbres, est à peu près unanimement considéré comme l’une des plus sûres valeurs de la scène littéraire britannique (un « maître incontesté de la fiction anglaise actuelle », dixit la quatrième de couverture), drôle, brillant et incisif, auquel on a d’ailleurs plus ou moins pris l’habitude d’attribuer la paternité spirituelle de toute une génération de talentueux épigones. Une image de petit génie, en somme, dont la presse s’accommode généralement avec d’autant plus de bonne volonté qu’elle lui épargne tout effort critique : reste qu’à côté des incontestables sommets que l’on connaît (Le Dossier Rachel, son premier roman, publié à l’âge précoce de vingt-quatre ans, London fields ou le superbe L’Information), le virtuose nous aura également gratifié de quelques livres moins glorieux, recueil pesant de nouvelles sans charme (Les Monstres d’Einstein) ou polar foireux bardé de clichés (Train de nuit). Les deux épais romans qui suivirent immédiatement le Dossier Rachel et lancèrent définitivement sa féconde carrière, pour ne manquer ni d’humour ni de style, ne sont pas nécessairement du meilleur côté de la balance.

Avec Poupées crevées, le deuxième (paru à Londres en 1975), Amis donne d’emblée la couleur : la satire sera féroce, tous les moyens seront bons et la demi-mesure n’aura pas droit de cité. Dix jeunes gens passent le week-end en pleine campagne anglaise, dans l’ancien presbytère d’Appleseed : trois couples plus ou moins dans le vent, un trio d’amerloques douteux et l’immonde petit gnome visqueux sur lequel tout le monde passe ses nerfs, Keith Whitehead (rien pour plaire, « ni le petit torse austère et renflé, aux membres répugnants, comme tronqués, ni la texture inerte, cadavérique »).
Tous sont grands, beaux, désirables et séduisants ; tous sont déterminés à passer ces trois jours dans une ambiance très sex and drugs ; tous sont prêts à jouer leur rôle de bourgeois branchés pénétrés de l’air du temps, prêts à laisser derrière eux les cadres mentaux de leurs aînés et les barrières qui pourraient freiner leur accession au(x) plaisir(s) du moment. « Et je ne veux pas seulement parler des conventions du sexe et des orgies, explique l’un d’eux. Partout où on va, maintenant, on voit qu’il s’est passé quelque chose. Les gens n’en parlent pas. Pas besoin de le crier sur les toits. Ils savent, c’est tout ». Bienvenue dans un monde post-hippie débarrassé des « bébés morts » et des « poupées crevées » : l’amour et la jalousie, la pudeur et la simplicité pourrissent sur pied, remplacés par la jouissance à tout prix. Avec un regard d’une implacable lucidité, Amis fait le portrait d’une génération grandie sur les ruines des combats soixante-huitards et qui, n’ayant plus grand chose à briser elle-même, peut tranquillement s’écraser sur un sofa, boire à en vomir, avaler quelques pilules et se caresser sans trop penser au lendemain. La revue de détail est cruelle, l’humour aussi piquant qu’omniprésent, le style à la hauteur de nos attentes et la démonstration trop appuyée pour être oubliée. Et c’est peut-être bien ça le problème : à force de caricature au lance-flammes, de surenchère scabreuse et de mépris abyssal pour la petite troupe d’individus qu’il met en scène(s), l’écrivain se transforme peu à peu en satiriste grossier puis en marionnettiste tête à claques, tellement occupé à nous rendre détestables ses anti-héros pseudo-sadiens qu’il en finit presque par oublier qu’un champ de tir ne fait pas toujours un roman. Et si une intrigue minimaliste (les mystérieuses interventions d’un saboteur inconnu qui met les membres de la petite communauté face à leur propre misère et signe ses forfaits du nom de Johnny) vient finalement donner un fil directeur à la succession de saynètes et de portraits, Amis, toutes qualités de styles et d’invention mises à part, vomit tellement ses pourfendeurs de poupées crevées qu’il en devient lui-même insupportable.

S’il perpétue magistralement les mêmes qualités de style – grâce, précision, humour – annoncées dans ses précédents romans, Réussir, deuxième inédit de jeunesse publié à Londres en 1978, souffre à peu près des mêmes lacunes narratives (particulièrement dans le déploiement plutôt binaire de l' »intrigue »), de la même complaisance : à trop de grossir le trait, Amis finit par diluer progressivement la satire dans une sorte de caricature exaspérante, en tout cas orpheline de ses effets escomptés. A une nuance près. Ce texte contient, en germe, une partie des ingrédients injectés ultérieurement dans l’excellent L’Information : l’artifice de l’affrontement, dont l’issue ici déjuge tous les pronostics (tiens, tiens), entre deux personnages que la naissance, le rang et le caractère distinguent superbement.
Tout sépare donc Gregory Riding (traduire cavalier altier), progéniture flamboyante de la haute bourgeoisie anglaise, de Terence Service (traduire l’infiniment corvéable), rejeton traumatisé d’une famille dépecée par un père adorablement sanguinaire. Tout ce monde-là était parfaitement scindé, parfaitement compartimenté dans une serre sociale étanche, jusqu’au jour où le père Riding, victime d’un accès « d’humanisme vorace », décide de recueillir le petit Terrence en sa splendide demeure des alentours de Londres. Gregory et Terence sont désormais demi-frères, s’installent ensemble, partageront bientôt les délicatesses incestueuses d’une même sœur, et surtout se détesteront cordialement.

Récits parallèles relatant les mêmes faits à travers deux voix divergentes, deux mythomanies contraires, Réussir est un invraisemblable jeu de poker menteur, de travestissement de la vérité, de mystifications réciproques. Confiné au rôle de looser qui lève jamais, de paumé à qui rien ne réussit, de petit vendeur subalterne, bref de mec au plus profond du trou, Terrence prendra, au fil des pages, sa revanche sur un sort apparemment hostile. Le destin bascule enfin en sa faveur : Terrence thésaurise jusqu’à s’enrichir convenablement, grignote quelques conquêtes féminines (sa demi-soeur neurasthénique compris), se paye des restaurants plutôt corrects. Il incarne l’émergence d’une nouvelle catégorie de vainqueurs propulsés par l’argent, au contraire d’un demi-frère déclinant dont on découvre progressivement les supercheries mégalomanes. Gregory n’est plus l’objet de désir le plus convoité d’une ville autrefois sublimement conquise, Gregory ne déjeune en réalité que d’un tout petit Mars, Gregory n’est qu’un employé humilié dans une galerie d’art désertée, Gregory ne pénètre même plus sa sœur. La morale est bien belle (La Fontaine est inépuisable), et l’Angleterre n’est décidément plus ce qu’elle était : la crise économique couve furieusement, l’affreux thatcherisme se profile, l’argent triomphe cyniquement, hippies décadents et bourgeoisie désargentée se précipitent conjointement vers les sphères clochardisées de la société (le cassage de gueule d’un hippie est à ce titre symptomatique). Bref, la lie de l’humanité recrute de nouveaux membres. La fable satirique est infiniment drôle, infiniment astucieuse, mais la fable manque surtout d’épaisseur. Haine des personnages et ironie parfois inopportune des portraits se dévoilent un peu trop rapidement, versent aisément dans une moquerie et un ricanement assez prévisibles.

En attendant la traduction française de The Experience (récit autobiographique), et malgré les vices souvent irritants de ces deux inédits de jeunesse dont on sous-estimera volontiers la portée, Amis est à créditer d’une œuvre majoritairement innovante, élevée par une écriture souveraine, parfois même inégalée (surtout de ce côté-ci de la Manche). De là à l’affubler d’un statut de maître incontestable de la littérature anglo-saxonne, il n’y a qu’un pas, que nous ne franchirons pas. La virtuosité stylistique n’est malheureusement pas un brevet de génie.

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