« Bienvenu a ce petit côté voix off du Suisse oublié Jean Bart lorsqu’il conte une rencontre avec Gorbatchev, illustrée par une musique progressive baladeuse. Sinon, il chante ou presque parle en anglais sur des constructions savantes, évoquant Wyatt (trompette et volutes), Morricone ou De Roubaix (limpides dissonances, électronique ludique). La curiosité de cette voix qui va de l’atonal narratif, un peu rauque, vers des hauteurs émouvantes, claires, fait voyager les glissements timbriques et les alambics harmoniques, en un traveling sonore qui n’éveille pas que les sens » (W.P.). A l’occasion de la sortie de Bring me the head of Manuel Bienvenu (double bind / Rue Stendhal) et de son concert aux Voûtes à Paris (20 mai 2010), petite interview de Manuel Bienvenu.

Chronic’art : Tu es multi-instrumentiste. As-tu un instrument de prédilection (pour composer par exemple) ?

Manuel Bienvenu : La plupart des morceaux de Elephant home se sont ébauchés sur des pianos, ceux de Bring me the head of… sur des guitares. J’aime aussi la basse électrique pour chercher des points de départ, parce qu’elle laisse l’harmonie plus ouverte, une chance au morceau de s’enrichir par la suite. Mais je l’utilise plus rarement. En tout cas c’est toujours un instrument qui fait naître un morceau. Je cherche des instruments qui me donnent envie de les jouer longtemps, qui proposent des consonances, des harmonies, une matière à travailler.

Tes disques brouillent les pistes entre songwriting, pop, jazz, musique savante. te considères-tu d’abord comme un songwriter ou comme un expérimentateur ?

J’essaie d’être les deux, avec l’espoir que ça m’aide à ouvrir quelques portes dérobées. Si j’étais deux, il faudrait que je trouve des mots, pour expliquer, convaincre. Les disputes intérieures ont de bon qu’elles se résolvent rapidement, par l’intuition, ou l’emporte-pièce. Il n’y a pas de politesses à se faire à soi-même. Je ne vois pas l’expérimentation comme une fin en soi. C’est la forme finale qui m’intéresse. Mais en cuisine comme en musique, s’il s’agit de suivre une recette, je suis nul. Sûrement parce que je n’y trouve pas d’intérêt ni de satisfaction. J’ai besoin d’être animé de curiosité, autant pour lier trois accords, mélanger deux timbres que pour choisir le placement d’un micro.

Sont-ce les chansons qui motivent leur traitements pour le moins obliques ou architectures-tu tes chansons autour (et à partir de) de tes fantasmes d’arrangements ?

C’est bien la chanson qui motive son traitement. Une ossature qui doit tenir par elle même. Ensuite c’est un travail en « feedback », comme on décrit l’effet d’un delay à bande, les échos nourrissant les échos, pour que tout ça trouve une forme plus charnue, sans que mon enthousiasme de départ ne se perde en route.

Quelle part réserves-tu à l’improvisation ?

Je ne sais pas improviser selon les règles du jazz. Ni interpréter avec la finesse des vrais instrumentistes. Alors je passe d’un exercice laborieux de l’instrument, pour réussir à jouer correctement une partie que j’ai composée, à une approche intrépide qui consiste à appuyer sur REC et me jeter dans le vide en ne suivant qu’une intuition. Heureusement de nos jours les falaises se remontent en un seul clic dans les logiciels de prise de son. Je laisse donc une grande part à l’improvisation au moment de la réalisation, mais je suis très loin de ce qu’on appelle la musique improvisée. L’improvisation est surtout un moyen plus libre de chercher des notes, des énergies, mais dans le but de les fixer sur la bande.

Tes disques, hautement syncrétiques, semblent balayer un spectre d’influences très large et souvent assez hétérodoxe. Ta musique est-elle selon toi l’oeuvre d’un érudit ou bien celle d’un rêveur ? Quelle est la part d’instinct, quelle est la part de théorie dans ton travail ?

Voilà une contradiction que j’aimerais dépasser : d’un côté mon attachement presque mystique au côté conceptuel de la musique, et de l’autre le besoin vital de laisser les processus s’emballer, s’auto-réguler, ou mourir d’eux même, peut-être lié à ce que tu appelles la part d’instinct. Le concept, c’est souvent la contrainte libératrice, à la Pérec, mais ce n’est pas que ça. Quand j’écoute une musique, une partie du plaisir vient du tandem anticipation / surprise. J’attends un accord, et soudain c’en est un autre : le morceau glisse, décolle… ou s’écrase piteusement et c’est raté. A l’inverse, j’attends un changement mais il ne vient pas, et le temps devient cyclique, mon corps léger… ou bien je baille et c’est encore raté, en tout cas pour moi. Le plaisir d’être emmené est accru quand on sait qu’il y a une destination, qu’on la devine. Je ne veux pas suivre un guide aveugle. Comprendre la structure, la logique est un plaisir qui s’ajoute à celui du corps, de l’oreille, du coeur. J’ai passé plusieurs mois dans l’obsession d’un morceau de Michel Mantler, Seventeen, tout d’abord parce que je le trouve magnifique et inconcevable, que j’adore le son et les musiciens qui jouent dessus, et ensuite parce que son évolution harmonique est construite comme une longue spirale descendante ( à chaque tour on ne revient pas à l’accord du début, mais un ton en-dessous), ce qui explique la possibilité de certaines transitions harmoniques qui ne pourraient pas trouver cette place dans un cycle (dont le dernier accord rejoint le premier). J’adore ça. Je reste convaincu que des sensations nouvelles, des plaisirs musicaux encore non éprouvés attendent qu’on les débusque, pas si loin que ça des sentiers battus. Ce que je connais de théorie me permet de me situer, de choisir ma direction, de ne pas tourner en rond. Côté instinct…Peut-être parce que je me suis intéressé de près à la biologie, j’aime laisser les choses évoluer d’elles-mêmes, comme des écosystèmes. Souvent je n’enregistre pas mes idées, je les laisse se faire oublier définitivement, ou revenir, parfois sous d’autres formes, avec le temps… se stabiliser. Du coup j’en viens à ne retenir que ce qui m’obsède vraiment, l’inverse du refoulement, en gros… J’aime bien aussi suivre mon instinct pour des décisions cruciales, avancer par coups de têtes, coups de coeurs.

Pourrais-tu nous éclairer sur ce qui te rapproche comme sur ce qui te sépare de ton camarade Benoit Burello (je parle de vos démarches respectives, vos gouts, vos intentions) ?

Quand j’ai rencontré Benoît, je pensais que la vraie musique se trouvait dans le passé, à l’exception de celle de Robert Wyatt (qui à l’époque venait de sortir Dondestan). Benoît m’a fait découvrir un tas de musiques et surtout la sienne. Pour la première fois je rencontrais un musicien qui aimait ce que j’aimais, et qui n’était pas dans la rêverie. Benoît exigeait le meilleurs de son 4-pistes, déménageait ses amplis d’une demi-tonne, faisait dans des caves rennaises des concerts en solo inouïs, s’essayait sur scène au bandoneon, au violoncelle, créait ses cassettes, les envoyait… et à chaque nouveau projet, il renversait un nombre grandissant de fans en se souciant comme d’une guigne de ses productions précédentes (et donc de ce qu’ils désiraient entendre). Quand The Newton plum a fait deux pages dans Libé en 2001, ça m’a tout simplement semblé la moindre de choses. Voici comme je décrirais Bed : Un appétit de musique libre de nombrilisme, étranger au conformisme comme à l’anticonformisme, et une exigence extrême, ignorant la complaisance, loin de tout le frileux de la production musicale. Benoît improvise souvent des chansons entières sur scène, parole et musique, au piano, à la guitare ou en groupe, et le public pense en général que c’est une chanson du prochain album… Qui d’autre fait ça ? Alors naturellement, pour moi c’est une source, un appui, un référent. Je suis fier qu’il soit cité dans certaines chroniques de mes disques, et encore plus quand c’est l’inverse. Ce qui nous sépare… ? Chez moi une certaine désinvolture, une confiance en l’instinct qui frôle la stupidité, des jugements iconoclastes; chez lui la fermeté du jugement, une maîtrise du langage musical qui dépasse de loin l’instrument, un goût plus prononcé pour le rock… bien d’autres choses évidemment. Il faudrait lui demander son avis.

Peux-tu réagir aux noms/mots suivants…
Robert Wyatt :

Imagines que te promènes à la campagne et soudain tu comprends les oiseaux, les vaches, les moutons, les chiens, le vent dans les arbres. C’était ça la découverte de Robert Wyatt. Les autres musiques étaient comme de beaux paysages, auxquels j’étais étrangers, alors que Wyatt, j’avais l’impression d’être invité chez lui. Ca ne m’a jamais fait ça avec les Beatles, David Bowie ni les Rolling Stones ! Ceux là te demandent plus où moins poliment de rester à la porte.

Mark Hollis :

Ce sont peut-être les derniers disques de Talk Talk et celui de Marc Hollis qui ont le plus orienté mon point de vue sur l’instrumentation et l’enregistrement. Contrairement à Wyatt, il y a le côté liturgique qui me garde un peu à distance. Son disque solo est parmi ce qui a été enregistré de plus beau ces 10 dernières années. Déjà Such a shame et It’s my life étaient des tubes inouïs, puis The Colour of spring un bond de 20 ans en avant dans la production.

The Nits :

Je suis content que tu penses à eux. Des magiciens. On a l’impression de voir, finement ciselé, chacun des détails à la loupe, et pourtant le tout que ces détails constituent, la musique, s’échappe, haut, très haut. Je ne connais pas de groupe plus « good vibes » que les Nits, même Yo La Tengo ferait figure de groupe poseur, dépressif et autocentré à côté ! Ca fait du bien.

Brian Eno :

Aucun doute, j’ai toujours le son de ses albums des années 70 en tête quand j’enregistre. Taking tiger mountain by strategy est celui que j’ai le plus écouté et qui m’a convaincu que n’importe quel son était, oui, de la musique, mais à condition d’en faire de la musique.

O’Rourke :

J’ai eu la chance d’entendre pour la première fois le morceau Eurêka à la fin du film de Shinji Aoyama (Eurêka). C’est la plus belle association image / musique que je connaisse, avec la scène ou Solveig Dommartin fait du trapèze dans les ailes du désir (zircusmusik, de Laurent Petitgand) et le final des contes de la lune vague après la pluie (Ugetsu monogatari). Auparavant je ne connaissais Jim O’rourke que par son disque Happy days, assez ingrat (un morceau de 47 minutes qui tend vers une sorte de bruit blanc), mais que j’avais étonnamment du plaisir à écouter. Dans sa musique, rien n’est acquis, on peut craindre à tout instant qu’il casse ce qu’il est en train de construire, qu’il renverse son encrier sur sa feuille, pour voir. Je comprends qu’il y ait des gens qui n’aiment pas, le côté sale gosse. J’aime particulièrement Insignificance.

Quel rapport entretiens-tu avec le japon ?

Je ne suis pas particulièrement passionné de culture japonaise, mais j’y ai vécu suffisamment pour que Tokyo me soit devenue aussi familière que Paris, et que le le mode de vie japonais ne m’évoque plus rien d’exotique. J’y ai surtout quelques vrais amis et des projets en cours. Il y a un mini-album enregistré en quartet dans une maison en bois des années 60 (qui vient d’ailleurs d’être détruite), un album en duo avec mon ami Masayuki Ishii dont nous avons jeté les bases et qui avance à notre rythme, et une collaboration à distance au prochain album de son groupe Tica.

Que te souhaiter pour finir ?

Un Cembalet en bon état, pas trop cher.

Propos recueillis par

Voir le MySpace de Manuel Bienvenu

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