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Vendredi 13 avril : c’est dans les salons privés de son éditeur que Véronique Robert nous a accordé son tout premier entretien. Plus d’une heure de conversation autour de Lucette Destouches, Louis-Ferdinand Céline et son oeuvre gigantesque.

Chronic’Art : Comment avez-vous rencontré Lucette Destouches ?

Véronique Robert : Nous nous sommes rencontrées en 1969, lorsque je suivais ses cours de danse à Meudon. J’étais son élève pendant un an, mais je ne l’ai plus revue jusqu’en 1989, toujours comme élève de danse. Nous étions quelques-unes à suivre ses cours, elle organisait ses séances en cercle fermé, rien d’officiel. De là date véritablement notre amitié.

Comment est née l’idée de ce livre ?

La relation que j’ai entretenue avec Lucette était très particulière, fondée sur une authentique confiance. Nous étions sur la même longueur d’onde. On sortait beaucoup ensemble à Paris, puis à Dieppe, à Menton… Et au cours d’une promenade dans Paris, elle s’était arrêtée dans une boutique pour m’offrir des cahiers. Elle m’a alors demandé de retranscrire sa vie, les confidences qu’elle pouvait me faire. Elle voulait que sa vraie parole soit entendue. Pendant cinq ans, j’ai donc fidèlement noté tout ce qu’elle me disait, sans pour autant travailler dans un but précis, de manière ordonnée… En 1997, Lucette ne voulait plus vivre, elle s’était cloîtrée chez elle, ne sortait plus, ne dansait plus ; elle attendait sa mort… Et pour rendre plus supportable son quotidien, j’ai décidé de lui faire revivre tout ce qu’on avait vécu ensemble. Nous avons alors travaillé toutes les deux sur ce projet. J’étais pour ma part intéressée par l’histoire subjective de Lucette, ses sentiments au moment où elle vivait les choses. C’est une femme qui m’a profondément bouleversée, et je tenais à transmettre toute l’émotion qu’elle a pu me donner. Lucette me disait que j’étais la seule à pouvoir raconter sa vie, même si je ne me suis jamais aventurée dans l’écriture.

A lire ce Céline secret, on « découvre » une Lucette artiste, extrêmement cultivée. Elle affirme d’ailleurs que « sans la danse, je serais morte ». C’est cette particularité qui a dû fasciner Céline…

Lucette a développé sa propre culture personnelle en dehors des circuits académiques ; elle en est très fière. Elle n’a presque jamais arrêté de danser, même dans les moments les plus terribles que le couple a traversé. Céline l’incitait d’ailleurs à ne pas interrompre ses exercices.

Les danseuses représentaient à ses yeux la légèreté dans un monde de lourdeur. La danseuse ne pesait jamais, au même titre que l’eau, les bateaux, tout ce qui est de passage et qui ne reste pas. Il comptait même écrire un livre sur la danse, en dehors des ballets (sans succès) qu’il a écrit.
Malgré leur différence d’âge (environ 18 ans), malgré la personnalité particulière de Céline, nous avons l’impression qu’un pacte s’était secrètement établi entre eux, une conscience d’un destin commun, toujours lié…

Leur amour a été immédiat, et leur complémentarité n’a été interrompue qu’avec la mort de Céline. Il y avait une compréhension instinctive, presque indicible, entre eux. Ils se ressemblaient beaucoup. D’ailleurs, ils ont fréquentés les mêmes lieux, à quelque vingt années d’intervalle (l’école communale, le Passage Choiseul, etc.). Comme si elle avait suivi des traces invisibles, une force irrésistible… Et malgré la dureté de leur vie, puis la mort de Céline, elle ne ressent aucune amertume, ne regrette rien. Lucette ne s’est jamais posée en victime. Elle estime au contraire avoir eu la chance de partager sa vie avec Céline, même si elle en a perdu sa naïveté initiale.

Cet amour a été indéfectible en dépit aussi d’un certain penchant de Céline pour les orgies (auxquelles il participait davantage comme voyeur que comme acteur)…

C’est la première fois que Lucette affirme n’avoir jamais participé à ces « parties », malgré les fantasmes, la transposition et les rumeurs. Elle dit clairement n’avoir jamais engagé son corps. Lucette aimait tellement Céline qu’elle était au-delà de tout ça. Sa conception de l’amour était, selon ses propres termes, très évangélique. Pour ma part, je me suis refusée d’édulcorer cet aspect-là de Céline : défendre quelqu’un nous interdit de le censurer. Il faut au contraire restituer fidèlement ce qu’il a été.

Etait-elle jalouse de ces autres femmes, y compris celles qui appartenaient au passé de Céline, comme Elizabeth Craig, dédicataire du Voyage ?

Pas du tout. Et elle l’analyse très clairement, Elizabeth Craig était un mythe plus qu’autre chose. Lucette savait qu’à la différence de toutes les femmes, elle occupait, elle, une place à part, prépondérante et irremplaçable dans la vie de Céline. Elle a été la seule à vraiment comprendre l’homme et le génie. Elle est la seule à pouvoir témoigner, avec ses mots souvent puisés dans le vocabulaire de la danse. Lucette a une vraie musique, un génie qui lui est propre.

Dans votre livre, Lucette dit avoir essayé de tempérer la nature radicale de Céline. Sans cependant y être complètement parvenue…

Il était impossible de changer la nature, le caractère de Céline. Mais sa présence était indispensable, apaisante, légère. Elle lui a quasiment sauvé la vie, notamment pendant les nombreux mois que Céline a passé en prison au Danemark. Elle lui a aussi appris l’amour des animaux, ce qui, dans la vie et l’œuvre de Céline, revêt une importance considérable… Lucette a donc exercé une influence certaine sur son mari, mais évidemment pas au point de le changer. C’était impossible.
Comment Lucette perçoit-elle l’œuvre de Céline ? La lit-elle encore (contrairement à la femme de Joyce qui s’était toujours abstenue de le lire) ?

Elle connaît les livres, c’est toute sa vie. Elle ne peut pas avoir un regard détaché. Mais je ne crois pas qu’elle la relise. Céline est aujourd’hui l’auteur incontournable du XXe siècle. Lucette n’a plus à lutter en faveur de ses livres. Le combat est, de ce côté-là, gagné.

L’ écrivain Céline ne représentait et ne représente-t-il pas un poids pour Mme Destouches ? Nous pensons à l’autre partie de son oeuvre : les pamphlets.

Lucette aurait très bien pu gagner un pont d’or en publiant les pamphlets (Lucette Destouches détient les droits sur l’oeuvre de Céline, ndlr). Il faut bien comprendre, cependant, que ces pamphlets ont leur contexte historique et politique ; aujourd’hui, leur actualité est donc nulle. Toute publication, c’est son avis, n’est pas envisageable car elle contribuerait à accroître le malentendu déjà immense vis-à-vis de son mari. Pour Malraux, l’antisémitisme de Céline n’avait aucun caractère rationnel. C’etait une crise. Et les pamphlets ont un côté totalement fou, délirant…Lucette fait le rapprochement entre la blessure de guerre qui occasionnait à Céline des bourdonnements incessants dans l’oreille et le caractère hallucinatoire des pamphlets.

Y a-t-il deux Céline ou est-ce le même personnage ?

C’est le même personnage.

Pourquoi, dés lors, ne pas publier les pamphlets ?

Mais Céline lui-même ne voulait pas que l’on publie cela ! Je le répète : il faut bien comprendre qu’ils font partie d’un contexte historique qui n’est plus d’actualité. On ne peut pas, de plus, faire lire ces livres à tout le monde. Tous les pamphlets sont condamnables, nous sommes bien d’accord. Ceci dit, Mea Culpa, par exemple, est d’une incroyable lucidité : Céline a été un des premiers avec Gide à dénoncer les ravages du monstre soviétique. Il s’est rendu compte lors de son voyage en 1936 qu’on nous présentait un théâtre. Et derrière ce décor simulé, il y avait une réalité toute autre. Il a vu tout cela avant tout le monde, or personne n’en parle.

Votre livre le rappelle très bien : Céline a toute sa vie, sous plusieurs angles, été totalement incompris…

Céline ne se serait jamais abaissé à vouloir être compris. Il était incompris et a toujours refusé de « s’expliquer », de se justifier. Il y a aussi chez lui tout un côté martyr, bouc émissaire, qui existe. Il n’a jamais voulu être plaint, il a hérité ce caractère de sa mère, la « pauvreté digne ». Si vous voulez, c’est exactement le même Céline qui faisait des kilomètres pour aller soigner gratuitement des malades et celui, acharné, qui réclamait de l’argent à Gallimard. Il n’aimait pas les puissants. Sa façon d’être était très propre ; il n’a jamais pactisé avec personne.
D’où le caractère absurde de l’accusation de Sartre (Sartre écrivait dans les Temps Modernes que Céline a été payé par les nazis)…

C’est complètement net. Sartre n’a rien compris à l’homme Céline. Il pensait que ce dernier avait, auprès des Allemands, quelque pouvoir…La réponse de Céline dans l’Agité du bocal est un vrai petit bijou et on comprend que Sartre en ait eu le sifflet coupé. Il n’a rien pu faire, rien pu dire à ça. Précisons que Sartre a été littérairement très influencé par Céline, il n’y a qu’à voir La Nausée pour le constater. Milton Hindous, lorsqu’il visita Céline au Danemark, n’a, lui aussi, rien compris à l’homme Céline.

Pouvez-vous préciser le rôle tenu par les écrivains proches de Céline : Aymé, Morand et surtout Nimier ?

Ce sont les seuls à avoir été fidèles jusqu’au bout. D’ailleurs, l’élégance de Nimier après la mort de Céline est à ce titre remarquable…

La langue française tient, chez Céline, une très haute place. Lorsqu’il en était séparé pendant son exil, il vivait cette absence comme un drame presque corporel. Il interdisait même à Lucette d’apprendre le Danois !

Exactement. Il était fou et complètement intransigeant. Il pleurait quand il entendait parler français à la radio. Pour lui, cela a été une souffrance terrible, absolue, d’être séparé de son pays, de sa langue.

Ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose de très passionnel par rapport à l’auteur du Voyage ? Beaucoup d’écrivains semblent se disputer son héritage.

Oui, peut-être. Emus, rougissants, certains arrivent à Meudon et demandent à Lucette ce que son mari aurait pensé d’eux. Et ça c’est terrible, vraiment. Quand ils repartent, elle me confie que Ferdinand n’aurait pas hésité à leur mettre un bon coup de pied au derrière pour qu’ils descendent la route des Gardes !…Lucette aime beaucoup Fabrice Lucchini. C’est quelqu’un de très rare. Toutes les deux, un soir, nous sommes allées voir l’Arrivée à New York, qui l’a bouleversée…

Pensez-vous poursuivre votre travail avec Lucette Destouches ? Y aura-t-il une suite à ce Céline Secret ?

Peut-être, mais il n’y a rien de prévu à ce jour.

Propos recueillis par et

Lire notre critique de Céline secret et celle de l’essai de Philippe Muray