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Ancien partenaire musical de Talvin Singh, artiste multicarte et en solo depuis 1994, Nitin Sawhney symbolise, après trois LPs sur le label Outcaste, le renouveau de la musique indienne à Londres. Entretien avec un grand mélangeur de styles et de cultures…


Chronic’art : Commençons par un peu d’histoire…

Nitin Sawhney : J’ai grandi en Angleterre, dans le Kent, un lieu à forte dominante blanche. Mes parents sont tous les deux indiens. Ma mère était danseuse et j’ai grandi en apprenant le piano classique, la guitare, la tabla. J’ai fini par faire de la programmation. Le Front national a eu le vent en poupe pendant mon enfance et mon adolescence. J’étais entouré de tous ces racistes, ce qui me donnait plus envie encore de revendiquer mes origines, de prendre des positions fortes face à ma culture.

Quel genre de musique écoutais-tu ?

Un peu de tout. Encore aujourd’hui, j’aime tous les genres aussi longtemps que c’est bien fait. J’aime autant la musique indienne que Massive Attack ou Goldie. J’ai passé beaucoup de temps à étudier la musique classique, j’ai écrit pour la danse, le théâtre, le cinéma. Pour moi, il s’agit de créer un paysage sonore qui va stimuler ton esprit et tes pensées, tes émotions.

J’ai lu que tu avais été un enfant prodige…

Je ne sais pas, j’ai débuté le piano à 5 ans et j’ai joué avec des orchestres à 11 ans. J’ai ensuite fait du jazz, mais je travaillais énormément. Maintenant, la musique est une voix pour moi, une sorte de langage. Je peux emprunter des éléments à n’importe quel genre traditionnel, me référer à beaucoup de choses différentes sans me sentir gêné, car je ne vois pas l’intérêt de classer la musique, de la ranger de force dans une catégorie. Lorsque tu parles plusieurs langues, tu peux te retrouver à exprimer tes pensées en dans des langages différentes. C’est comme ça que je me sens par rapport à la musique.

Tu sembles vivre dans la musique. C’est une protection ?

J’ai grandi dans un environnement vraiment violent, on m’a physiquement attaqué pendant au moins trois ans. Je fréquentais la même école que ce gang de gamins blancs, assez intelligents pour cacher aux professeurs ce qu’ils me faisaient subir. J’étais plutôt frêle à l’époque, à l’inverse d’aujourd’hui. Par la suite, j’ai appris les arts martiaux… C’est vrai que la musique était une forme d’échappatoire. Je fuyais ces mômes mais aussi la façon dont on m’enseignait certaines matières à l’école, comme l’histoire, vue du seul point de vue européen. Ou la musique. Le système scolaire semblait créé pour te faire sentir inférieur, surtout pas fier de l’endroit d’où tu venais ou de ce que tu étais. Au fil du temps, il est devenu primordial, pour moi, de connaître mon identité, qui ne se limite pas au fait d’être indien. Je ne veux pas être résumé à ça : je travaille exactement de la même manière avec des musiciens de drum’n bass ou de r’n’b, de jazz, ou de classique indien ou occidental. Tous ces genres sont importants à mes yeux, j’ai grandi avec.

Tes sources d’inspiration ?

Mes émotions ou des images m’inspirent, et très rarement la musique. Des concepts aussi. Mon album Beyond skin tourne autour du thème de l’ironie historique. Lorsque Oppenheimer a testé la première bombe atomique, il a été si horrifié qu’il a fait cette citation hindouiste, afin de la condamner. Il a repris les mots de Vishnu : « Maintenant, je deviens la mort qui détruira le monde. » Et lorsque l’Inde a fait trois essais nucléaires, le premier ministre du Parti fondamentaliste hindou a insisté sur sa fierté. Ce genre d’ironies, j’en découvre régulièrement. Je lis beaucoup de livres, venant d’un peu partout, afin de les déloger.

La plupart des Européens voient l’Inde à travers le miroir déformant des films de Hollywood ou comme le pays de Gandhi, alors que c’est le deuxième pays au monde à fabriquer et à exporter des logiciels.

Oui, personne ne sait ça. En Inde, la technologie est importante. L’année dernière, j’ai travaillé à Bombay avec un orchestre et, franchement, l’Inde est tout sauf un pays reculé. Les Indiens sont fous de technologie, ils la devancent même. A l’instar des Japonais. On les croyait retardés et un beau jour, ils se sont mis à la pointe du progrès. Cependant, c’est tout aussi important que les Indiens ne soient pas valorisés par leur capacité à s’occidentaliser, à entrer en concurrence avec l’Europe. Comme le Japon, qui a su conserver sa culture, c’est important qu’ils gardent la leur, tout en s’adaptant. Je crois que, petit à petit, grâce à tous les nouveaux moyens de communication, l’Internet, la télé par satellite, l’Inde sera vue avec ses propres mérites et non à travers des stéréotypes.

Puisqu’on parle de stéréotypes, que penses-tu de Peter Sellers dans La Party ?

C’est drôle que tu mentionnes ça, car pendant un temps, j’ai fait du comique avec un ami. Nous passions sur la BBC, l’émission s’intitulait Goodness gracious me. J’étais acteur et j’écrivais. Nous avons eu des récompenses, un Emmy aux USA, l’Award de la meilleure comédie anglaise. L’aventure a duré deux ou trois ans. Le titre initial, bien trop controversé, était Peter Sellers is dead. Nous luttions contre les idées reçues. Je n’ai rien contre Peter Sellers, je n’ai rien contre la comédie en général. C’est un genre qui n’a pas de limite, on peut y dire tout ce qu’on veut. Mais c’est aussi question d’équilibre : si tu ridiculises un Indien, mieux vaut le contrebalancer avec d’autres idées reçues. Je pense que le blâme revient aux chaînes de télé qui diffusent sans cesse La Party sans montrer des films indiens qui se moquent aussi des Indiens ! Il y a de nombreuses comédies indiennes dans ce genre-là.

On peut aussi voir autre chose dans La Party. Peter Sellers joue un Indien gaffeur, mais il est entouré d’Occidentaux odieux, qui le méprisent. Et mine de rien, son personnage est subversif : il casse tout, littéralement.

Oui. On peut le voir de cette façon. Le personnage de Sellers est très fort, car il possède cet incroyable sens de l’innocence, cette pureté très indienne. Lorsque je suis allé en Irlande, j’avais aussi remarqué ça chez les gens : ils sont naïfs, innocents, ils savent s’amuser, être naturels sans poser. C’est aussi une caractéristique hautement indienne.

Et maintenant, une vraie scène musicale indienne s’est développée en Angleterre.

D’une certaine façon, on pourrait décrire cette scène comme étant très homogène, mais aussi très diverse et variée… J’ai rejoint le label Outcaste dès sa fondation. Grâce à lui ou à Nation Records, il se passe beaucoup de choses. Et il y a aussi les Cornershop, qui ont beaucoup de talent, et qui contournent cette petite clique des circuits traditionnels. J’ai beaucoup de respect pour eux, car ils font leur truc de leur côté et ont refusé de faire partie d’une certaine tendance. A mon avis, la mode est censée être exploitée, incorporée dans ce que tu fais : je l’ai fait avec la culture de la dance, des clubs, mais je ne vais pas m’incliner devant. A trop vouloir être absolument à la mode et branché, tu fais, au final, une musique vite datée. Très vite, même. Et puis comment peut-elle sonner juste ? On ne peut pas s’exprimer avec force via une tendance.

Outcaste a suscité une révolution ?

Je préfère le terme de renaissance, par analogie à la Renaissance italienne, qui a duré 200 ans. Elle a été multiculturelle et aidée par le mécénat des Médicis. Aujourd’hui, grâce à des organisations comme la loterie nationale ou le Conseil des Arts qui offrent des fonds, on reconnaît enfin toutes sortes de cultures différentes. Je crois qu’il y a une floraison dans l’art en ce moment, dans tous les domaines, la danse, le théâtre, etc. Ces scènes changent, évoluent. La presse parle d’underground indien et d’autres catégories, mais je crois que ce sont de vrais changements qui s’opèrent durablement.

Oui, mais une expression comme Hindi rock, ça fait joli dans un canard…

Je ne la connaissais pas encore celle-là !

Propos recueillis par