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Le 5 février dernier l’émission Un An de plus (Canal+) diffusait un sujet sur le piratage audionumérique. Invités à débattre du problème : Pascal Nègre (président du Syndicat national des éditeurs phonographiques) et le rappeur Ménélik. A la suite de ce reportage bâclé et de la discussion stérile qui s’ensuivit, nous souhaitons relever la série de mensonges par omission propagés au cours de cette séquence. Axé autour de la face émergée de l’iceberg, ce débat a permis au président du SNEP de tirer la situation à son avantage…

Suite à l’essor de la copie illégale ou pirate de CD Audio, le SNEP a décidé de prendre plusieurs mesures à l’encontre de ce type de pratiques. La première étant naturellement de sensibiliser l’opinion publique, en expliquant que c’est vraiment mal de copier des disques. En ce sens, le sujet diffusé par Un An de plus a dû bien arranger Pascal Nègre, puisqu’il omettait de citer tous les véritables avantages du CD gravé. L’extrait diffusé des Victoires de la musique résume bien la prise de position orientée du reportage. La chanteuse Zazie y déclarait d’un air tragique que « pirater la musique, c’est aussi la tuer ». Il est indéniable que l’utilisation intensive des graveurs a, l’année dernière, fait chuter le nombre des ventes de disques en France de 5 %. Et il est évident que si l’on arrête la discussion ici, le téléspectateur lambda compatit à la souffrance des pauvres capitalistes qui se font un peu moins d’argent que d’habitude. Seulement, l’émission de Marc Olivier Fogiel n’a pas cherché à expliquer ce que ces 5 % amputés au marché du disque ont pu permettre de produire ailleurs… Pour éclaircir le problème, rappelons que l’utilisation de CD vierge pour la copie audio n’est pas uniquement destinée au piratage. Et surtout, que Pascal Nègre tout comme Zazie (ou les centaines d’autres musiciens ayant signé une pétition contre la duplication audionumérique) se réjouissent bien de l’amalgame qui est fait entre gravage et piratage.

Depuis maintenant une dizaine d’années, l’évolution de l’informatique de salon permet à des centaines de musiciens en France (et des milliers dans le monde) de créer, mettre en forme, produire et graver sur un support numérique. Elle permet à de nombreux amateurs de diffuser leurs créations autour d’eux -et en-dehors du circuit commercial. Par ce biais, plusieurs labels indépendants ont pu voir le jour et réussissent à diffuser leurs productions, grâce au téléchargement ou encore à des disquaires acceptant d’accorder une petite place dans leurs bacs. Citons par exemple les Anglais du V/VM, Or, Mego ou encore Poisson mou et Label carré pour la production française… Ainsi, la copie audionumérique permet l’existence de courants musicaux qui ne sont, en général, pas destinés au grand public. L’intérêt majeur est ici, car cette musique ne pourrait pas vivre autrement (une autoproduction de musique expérimentale a plus de chance de survivre par une édition à 100 exemplaires plutôt que dans les tiroirs d’un directeur artistique qui ne prendra pas le risque de lancer un tirage commercial coûteux).

Mais allez donc expliquer à Zazie que le gravage audionumérique fait ainsi vivre la musique et ne la tue certainement pas. Allez donc lui expliquer qu’une baisse de 5 % de ses bénéfices permet à des centaines de gens de s’exprimer. Que les dispositions du SNEP tueront véritablement une facette essentielle de la musique ! Essayez aussi de lui dire que, par le biais de la diffusion de CD gravés, certains artistes sortent du trou, passent sur des radios locales, se font entendre gratuitement à l’autre bout du monde via Internet ; réussissent à décrocher des concerts et parfois même une signature… Bien sûr, elle s’en contrefout. Tout comme Pascal Nègre et une institution comme le SNEP, qui se rongent les doigts à l’idée qu’une telle explosion de la production musicale échappe à leur contrôle. Naturellement, difficile pour eux de se faire d’argent dans ces conditions. Ainsi, lorsque le CD vierge aura doublé, voire triplé de prix, comme le désire le SNEP, ils se feront des sous sur le dos des petits indépendants qui tiendront tant bien que mal encore debout. A qui donc sera reversée la part de droits d’auteur, incluse dans l’augmentation du prix du CD vierge ? Aux artistes du circuit commercial bien sûr… Autant dire que dorénavant, il faudra payer Goldman et Hallyday pour produire son disque de techno bruitiste. C’est aussi ça le capitalisme !

Durant le « débat » qui suivit le reportage, Pascal Nègre, à son aise, a terrassé Ménélik qui, lui, optait pour la copie de CD. Le rappeur expliquait que le gravage pouvait, dans certains cas, être avantageux pour la promotion d’un artiste connu (alors que les chiffres prouvent le contraire). Remercions donc l’équipe d’Un An de plus, qui s’est bien gardée d’inviter une personne aux arguments plus solides. En plein milieu de la discussion, Laurent Ruquier demande spontanément au président du SNEP si un CD copié est aussi bon qu’un original. Le visage grimaçant et la main mimant un geste d’approximation, ce dernier lui répond alors que la qualité est à peu près égale à celle d’un minidisc. Précisons que cette réponse s’applique uniquement aux téléchargements MP3 (et encore pas tous) et non aux copies de CD à CD qui, elles, sont de qualité parfaite. Pascal Nègre insinue que la qualité d’un minidisc n’est pas très bonne (alors que l’oreille humaine fait très difficilement la distinction entre les sons CD et MD). Mensonge donc.

Pour finir, le président de la SNEP a parlé de la mise en place d’un « système à l’américaine ». Un dispositif incitant n’importe quel internaute -qui tombe sur un site de téléchargement audio- à appeler un numéro de téléphone gratuit (merci, c’est gentil) afin de dénoncer le site en question, et ainsi concourir à sa fermeture. Et Pascal Nègre d’ajouter dans une parfaite mauvaise fois que ce système permet aussi de déceler des sites néonazis et pédophiles. Histoire de bien enfoncer le clou au fond du crâne des téléspectateurs pas très au fait du problème car non informés et… manipulés.