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Quatre compositeurs produits par le GRM publient un enregistrement. L’occasion rêvée pour faire un état des lieux et esquisser une cartographie de la recherche et de la création musicale au sein de l’établissement, rattaché à l’Institut national de l’audiovisuel (INA) depuis 1975. Né en 1958, descendant direct du mythique Studio d’essai de la Radio Télévision Française fondé en 1944 par Pierre Schaeffer, le « père » de la musique concrète, le GRM est-il toujours une des voix(es) de l’avenir ?

Un sondage informel nous a convaincus de la nécessité de rappeler les origines du Groupe de recherches musicales (GRM). Un nom est à retenir : Pierre Schaeffer. Cet ingénieur du son en poste à la radio rencontra la musique concrète « par hasard » en 1948. A l’écoute répétée d’un sillon fermé d’un disque vinyle, il prit conscience qu’il avait affaire à un objet sonore. Il chercha alors à produire d’autres objets sonores afin de les manipuler, comme pour inverser la démarche créatrice habituelle. Cette manipulation des objets sonores donna naissance à la première oeuvre de musique concrète : Concert de bruits. Puis en collaboration avec Pierre Henry, il compose la Symphonie pour un homme seul, démontrant que la composition ne dépend plus du monde restreint et contingent de l’instrumentation traditionnelle. L’un et l’autre créent au début des années 1950 le Groupe de recherche sur la musique concrète qui devint donc en 1958 le GRM. Bien plus tard, dans les années 70, sous l’influence de François Bayle, alors directeur de l’institution, se développa le concept de musique « acousmatique ».

Trois idées principales sont liées à ce terme. Tout d’abord, le fait sonore acousmatique est ambigu, exploitant à la fois un son identifiable par tous et un son détaché de toute réalité. En outre, cet art utilise des archétypes sonores. En effet, la durée, la hauteur, le timbre font surgir des référents musicaux propres à chaque auditeur. Notre inconscient est ainsi sollicité par le son pour évoquer des images mentales par le son. Ainsi, la forme du concert est totalement renouvelée : l’œuvre, naturellement subjective, est ré-objectivée par sa projection dans des haut-parleurs disposés différemment selon le type de salle, la disposition du public. C’est encore cette démarche qui est actuellement privilégiée au GRM comme l’a montré le concert d’ouverture de la 23e saison du Groupe à la salle Olivier Messiaen le 23 novembre.

Les deux œuvres présentées de Denis Dufour s’inscrivaient exactement dans cette perspective. Les Joueurs de sons retraçaient à leur façon l’histoire des sons « capturés par le micro et recréés sur les haut-parleurs » depuis la fondation du GRM. Par ailleurs, Chanson de la plus haute tour se présentait comme une biographie-hommage à Pierre Henry, le premier complice de Pierre Schaeffer, consacré depuis « père de la techno ». Le statut de Pierre Henry est unique au sein de la musique dite de supports (bande magnétique, disque dur d’un ordinateur). Il est le seul à avoir dépassé les sphères de la recherche et à avoir conquis un très large public.

Pour autant, le GRM est toujours en quête de légitimité. Auprès du public et d’une large partie de la profession, il reste un bastion, une place forte inaccessible et inutile. Au contraire, nous considérons qu’il est à la fois centre de recherches, lieu expérimental et territoire de la création contemporaine, soit un foyer multiple laissant la porte ouverte à tous les possibles de la musique de notre temps. Les quatre compositeurs produits par le GRM démontrent la richesse et la variété de la musique électroacoustique à travers leurs enregistrements, détonants et denses, problématiques et passionnants.

Honneur à Daniel Terruggi, l’actuel directeur, qui nous offre quatre oeuvres liées à la musique acousmatique, jouant avec notre catalogue mental. Comme l’a défini le critique Gérard Genette, les titres agissent ainsi comme de véritables seuils d’écoute ; ils placent l’imaginaire de l’auditeur en position d’attente : Images symphoniques, Crystal mirages, Voix fugitives, The Shining space. La polysémie est clairement revendiquée ; chacun projette ainsi ses propres connaissances, son propre univers.
Dans les Images symphoniques, Teruggi a laissé fermenter des instants symphoniques, travaillé leur texture et leur tessiture. Aussi l’œuvre peut-elle apparaître comme la synthèse d’images musicales de notre inconscient. Crystal mirages fait appel à la sonorité naturelle du piano, combinée avec une bande magnétique. Celle-ci réinvente l’instrument, le subsume pour donner naissance à un monde lointain où se rejoignent les musiques pygmées et le mirage de timbres cristallins (harpe). Les Voix fugitives sont les voix de deux amis du compositeur, déformées et (mal)traitées. Alors qu’aucun mot n’est perceptible, on se prend à les restituer, comme en les attrapant au détour d’une conversation volée.

Nous glissons en revanche sur The Shining space. Jacques Lejeune fonctionne différemment. Tout d’abord, une seule œuvre, dépassant l’heure, est présentée. Cette Messe aux oiseaux est d’essence beaucoup plus spirituelle, reposant sur une symbolique des nombres (21 épisodes se divisent en trois parties ; or, 21 divisé par 3 égale 7, 7 chiffre aux sens multiples). En outre, la voix (de Dieu ?) est son obsession. Protéiforme, elle est exploitée dans sa plus grande diversité, du cri à la plainte. Les mots « Kyrie », « Hosanna » éclaboussent ainsi littéralement l’espace comme des gerbes sonores. Lejeune retrouve ici le foisonnement du verbe biblique. Cette démarche, plutôt à contre-courant dans un milieu déchristianisé, surprend et pousse à une attention longue et épuisante, intellectuelle et gratifiante.

Gilles Racot a choisi une démarche plus ouvertement théâtrale. Subgestuel est un tableau pour six percussionnistes et électroacoustique. Varèse est implicitement présent ; l’œuvre est en fait liée à la peinture de Zao Wou-Ki. Les percussions deviennent des pinceaux, des brosses. Il en résulte une œuvre profondément poétique et scénique qui mériterait d’être représentée. Diffluences n’est pas très éloigné des Crystal mirages de Teruggi. La recherche de fusion entre les timbres du piano et de la bande magnétique nourrit les deux « compositions ». Mais là où Teruggi faisait appel à notre mental, Racot dramatise le son ; les deux modes sonores se rencontrent, se confrontent, comme les personnages d’une comédie. Avec Phonophonie, pièce purement électroacoustique, il propose une véritable herméneutique du son.

Enfin, Michel Pascal procède encore autrement. Ses deux Puzzle mêlent trois genres : ceux des portraits instrumentaux, des solos électroniques et des orchestres imaginaires. Prenant au mot Malraux et son musée imaginaire, Michel Pascal a constitué son orchestre à partir de portraits musicaux qu’il a réalisés en compagnie de ses interprètes d’élection : Pierre-Yves Artaud, Gérard Frémy, Michel Lethiec, Vinko Globokar, Michel Michalakakos… Les œuvres sont de petites confidences, l’expression de l’intime d’un homme qu’on croit connaître. Rarement, un rapport de familiarité, de connivence avait été aussi fort. Présence et imagination se confondent pour amener l’auditeur dans un état d’oubli de soi. C’est également ici que les instruments sont le plus proches de leurs origines. Ils forment les derniers vestiges de la musique classique traditionnelle. Peut-être est-ce pour ça que le dialogue avec l’œuvre est plus immédiat ?

En définitive, on recommandera le disque de Michel Pascal pour une découverte du travail des chercheurs de la musique présente. Celui de Daniel Teruggi est conseillé à tous les voyageurs de l’âme ; l’œuvre de Jacques Lejeune contentera les grands mystiques, quant à celle de Gilles Racot, elle touche tous les acteurs de la comédie terrestre. Le bilan est simple : le GRM est toujours un des hauts lieux de la création contemporaine. Il est devenu consubstantiel à la musique.

Mentionnons la sortie du disque de Jean Schwarz produit également par le GRM. Pour la programmation complète de la 23e saison, voir les pages du GRM. Pour se familiariser avec la musique électroacoustique, écoutez l’émission « Tapage nocturne » sur France Musiques tous les mercredis soirs à partir de minuit. Avant de se lancer dans des lectures arides, François Bayle propose à partir du 14 février un séminaire de cinq séances intitulé « L’infini du bruit ». Le « Solfège de l’objet sonore » de Pierre Schaeffer et Guy Reibel réédité par le GRM, est une excellente introduction à la musique concrète. Enfin, on peut lire cet entretien de Daniel Teruggi et François Delalande