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Le court va bien, Clermont-Ferrand en a offert un panorama très large pour sa 24e édition, mais du coup, le festival peut s’avérer être aussi lourd à digérer que la spécialité locale, la truffade. Parmi plus de 400 films présentés, que retenir ? Que le numérique, comme l’expérimental, débordent largement de la section ouverte à son intention, et que la France tient toujours tête à la cinquantaine de pays représentés.

La création d’une sélection « numérique » sonnait comme un aveu pour Clermont-Ferrand, le premier festival de court métrage du monde qui n’acceptait jusque là que des les « copies films ». Cette nouvelle section, événement de la 24e édition, casse-tête pour les sélectionneurs qui ont reçu près de 1000 films, et nouveau souci pour les festivaliers qui en ont 44 de plus à voir, cette section était aussi variée que les autres. Au hasard, on retient un documentaire façon Strip-tease, drôle et instructif, Heidi island, sur la fascination des Japonais pour les gamines des alpages, des animations 3 D dont trois venant de Corée du sud, l’une Grand-mère utilisant toutes sortes de techniques dont le théâtre d’ombres, beaucoup de l’école française INFOCOM, jusqu’à ce qu’on craignait le plus : des branlettes de DVman qui découvrent un effet visuel et le beurrent sur dix minutes sans avoir de tartine pour aller avec. Rien de honteux, cependant, qui justifie une mise à l’écart de la sélection officielle, si ce n’est une histoire de kinescopage, donc de gros sous. D’ici deux ans, le numérique rejoindra le reste de la sélection dans un grand melting pot où le court « classique » se fera rare.

Le Monde en numérique

Le film le moins « film » fut ainsi en Cinémascope, Dream work. Une oeuvre orchestrée par le roi de la collision d’images, l’Autrichien Peter Tscherkassky, qui finit par vouloir nier la présence de la pellicule en la faisant sortir de ses gonds, un fantasme de cinéma où il y aurait, concrètement, la main du créateur modelant l’image sur une page blanche. Le film le plus numérique était Le Conte du monde flottant, splendeur visuelle concoctée par le Français Alain Escalle, racontant les différentes phases de l’explosion d’Hiroshima et par là même l’histoire du Japon, avec des dizaines de couches d’images, une bande son et musicale rythmée comme les vagues d’une tempête. Impossible de ne pas être bluffé. Home road movies de Robert Bradbrook, utilise le numérique pour faire baigner une chronique familiale dans des chromos de publicités des années 50, toute la vie d’un père tournant autour d’une voiture vantée par une jolie réclame. Jamais kitsch, typiquement british, c’était un des plus « charming » du festival. Encore plus discret, mais tout aussi unique dans le ton et l’image qui l’accompagne, Nourrir le désir de Martin Strange-Hansen nous rappelle l’art du « mâcher danois » : amoral, mais avec des principes, qui font retomber sur ses pattes un mari qui s’ennuyait. Ce court est une merveille d’humour pince-sans-rire. Andrew Lancaster, réalisateur de A la recherche de Mike, créée aussi son monde de A à Z : un acteur joue à la fois un fils et sa mère, avec un maquillage qui fait passer madame Doubfire pour la fraîcheur même.
Le film assène tellement de métaphores sur la merde (l’étron, etc…) qu’on n’en retient aucune, mais on se souviendra de ce mystère entourant Mike (un frère mort ?), cette façon tragi-hilarante de raconter la naissance de l’homosexualité, cette mise à nu totale. Toujours dans la mise à nu, Le Poteau rose du Français Michel Leclerc, mélangeait films de famille en 16mm, sketches de Télé Bocal et confession à poil, du presque rien racheté par le bel aveu qui a donné naissance au film : « Je ne savais pas comment me venger de toi, alors j’en ai fait un film ». Mais l’œuvre la plus intime était peut être la plus cérébrale, Monsieur William, les traces d’une vie possible de Denis Gaubert, favori des festivaliers que le jury a ignoré. Entre Zélig et les Documents interdits, Chris Marker (avec une voix off qui lui ressemble) et Lynch, le film nous demande si ce qu’on a vu est une projection mentale ou un journal intime filmé, un récit de médecin ou de son patient : ni l’un ni l’autre, c’était du pur plaisir de cinéma en liberté.

Parmi les Français

Vite, vite, se pose déjà un problème : il y avait plus de 180 films rien qu’en compétition, on a zappé les rétrospectives Portugal et Vaches, loupé la moitié des films au palmarès (pourtant pléthorique), et vu quand même une vingtaine de bons courts. Il faut choisir, et ne pas oublier Loup ! de Zoé Galeron, avec Aurélien Recoing, l’acteur le plus inquiétant du moment, un conte gore indiquant que Trouble every day a déjà une filiation. Le jury a adoubé le premier film de Julien Leloup Des Anges: un gamin de banlieue qui zone, s’énerve, tabasse une fille, et s’en veut. C’est presque parfait dans ce genre là, avec des acteurs magiques, une utilisation du décor qui rappelle De bruit et de fureur de Jean-Claude Brisseau. Comme coup de poing, Je m’appelle de Stéphane Elmadjian fait encore plus mal : état des lieux de la rage à travers les âges, le film ne tient peut être que dans sa voix off et son montage en crescendo, mais il plante une boule dans le ventre. Allez, le court français nous a aussi fait rire avec le match de Squash de Lionel Bailliu, au cours duquel un patron et son employé jouent leur peau. Brillamment joué, construit et cadré, ce fut le film le plus consensuel du festival. Notons encore la déception devant le panorama de courts de Hong-Kong et Chine, certains étant tellement amateurs que ça en devenait mignon. On retient le nom du Hong-Kongais Jack Ng, auteur de deux films dont La Belle vie, qui utilise le noir et le silence comme rarement, et acteur dans A nous de jouer, journal intime à plusieurs mains traversé d’éclairs de génie, mais dix fois trop délayé. Enfin le pays chouchou de Clermont, la Corée du Sud, est toujours aussi libéré de tous complexes. Dans Douce pluie, une Coréenne pisse sur un champ pour aider un camarade étudiant agronome à avoir du riz comme les autres. Il fallait venir à Clermont, au moins pour voir ça.

Le Palmarès 2002

Grand Prix : Des anges de Julien Leloup
Prix du Public : Squash de Lionel Bailliu
Prix Recherche : Tu vois de Ruiz
Prix de la première œuvre de fiction : Angèle de Françoise Tourmen
Prix du meilleur film d’Animation et Prix Jeunesse : Nosferatu Tango de Zoltan Horvath
Prix Canal + : Loup ! de Zoé Galeron

Palmarès international
Grand Prix : La Dernière symphonie de Woyzeck de Nicolas Arcel
Prix spécial du Jury : Bintou de Fanta Regina Nacro
Prix du public : Leonard de Brian Kelly
Prix Jeunesse et Prix de la Photographie : Une Affaire d’hommes de Slawomir Fabicki

Palmarès numérique
Grand Prix : Maman de Oksana Buraja
Prix du Public : AP 2000 collectif SUPINFOCOM